A.R.I.A
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C O N F E R E N C E
donnée par Louis Touvier le 17.11.2011
Cinq personnages en quête d’Italie
Introduction
Le mythe du Risorgimento, tel qu’il a été longtemps enseigné à l’école, a été fortement malmené dans la seconde moitié du XIXème siècle. Déjà en 1961, Monsieur Guichonnet n’était pas tendre avec ses grands auteurs. Depuis, toute une école historique britannique, menée par Denis Mark Smith, les a encore bien plus mis à mal. Dans cette brèche, se sont engouffrés les auteurs italiens de toutes sortes, surtout méridionaux, qui s’appellent eux-mêmes révisionnistes ( ne pas confondre avec les négationnistes français !). On est désormais obligé de tenir compte de ces études lorsque l’on présente les artisans de l’Unité italienne.
Les plus célèbres font l’objet de cette intervention. Le titre, évidemment inspiré de Pirandello, obligeait à se limiter à cinq sous peine de plagiat. Par contre, le terme « quête » s’imposait de lui-même : tous rêvaient d’Italie. Tous ont participé à son Unité. Mais elle s’est réalisée parfois malgré eux, parfois avec eux, parfois grâce à eux mais pas forcément comme ils le voulaient. J’aborderai ces personnages par ordre chronologique de leur entrée sur la scène de l’Histoire.
Pie IX (1792 – 1878) - La fin des illusions romantiques
Un Pape libéral (1846-1848)
Le 16-06-1846, le cardinal Giovanni Maria Mastaï est élu pape et prend le nom de Pie IX. Cette élection suscite beaucoup d’espoirs chez les libéraux italiens. Certes, Mastaï n’est pas une lumière. Refusé par l’armée pour cause d’épilepsie, refusé par les Jésuites pour insuffisance intellectuelle, il a montré son bon cœur comme prêtre, puis comme archevêque à Spolète. Lors de l’insurrection de Romagne, il a protégé la fuite du jeune Louis Napoléon Bonaparte et empêché les représailles contre l’Ombrie révoltée. Il est nommé évêque à Imola pour apaiser la Romagne indocile. Il y réussit, le voilà cardinal.
Or, en 1843, paraît un livre de l’abbé Vincenzo Gioberti sur « La supériorité morale des Italiens ». Dans cet ouvrage, l ‘abbé lance l’idée d’une Unité italienne sous forme de confédération des états de la péninsule sous la présidence du pape. Le livre a un immense succès et on appelle le mouvement qui en découle le Néo-Guelfisme (Les guelfes étaient au Moyen Age les partisans du pape contre les gibelins partisans de l’Empereur germanique). Jean Marie Mastaï le couvre d’éloges. Au Conclave qui doit donner un successeur au très réactionnaire Grégoire XVI, l’Autriche veut user de son droit de veto contre ce cardinal libéral .Son envoyé arrive trop tard ! Jean Marie Mastaï est déjà élu.
Il lance aussitôt un train de réformes inouï. Amnistie pour tous les prisonniers politiques, liberté de la presse, assemblée consultative laïque, ouverture des ghettos, autorisation de l’éclairage au gaz et du chemin de fer, condamnés par son prédécesseur. Il veut renouer avec l’Angleterre hérétique et la Russie schismatique. Mais il proteste contre l’Autriche qui, sans sa permission, occupe militairement sa ville de Ferrare. Enfin il promeut une « Ligue douanière des princes italiens », analogue au Zollverein allemand, première étape vers l’Unité. Devant l’agitation de février 1848, il lance un appel au calme qu’il termine par :
« Bénissez, ô mon Dieu, l’Italie », l’Italie qui n’existe encore que dans les rêves des patriotes. Partout on crie : »Viva Pio Nono ! ». La guerre éclate en mars 1848 entre le Piémont et l’Autriche. De partout accourent les volontaires. Pie IX envoie en Vénétie 7.500 hommes de sa petite armée et laisse partir 2.000 volontaires pontificaux. Cet engagement va-t-il lui permettre de réaliser le projet de l’abbé Gioberti ?
Le retournement (1848-1851)
Le 14 avril 1848, cinq cardinaux de la Curie restée conservatrice font, en audience privée, la leçon au pape. Pie IX hésite 15 jours. Le 29 avril, il s’adresse au Consistoire : « Le pape doit porter tous les peuples dans un égal et paternel amour », donc les Autrichiens comme les Italiens. Et il donne à ses troupes l’ordre de regagner leurs casernes ( les 2/3 refusent). Réaction populaire : le pape a trahi et c’est de sa faute si le Piémont est battu à Custozza (25 juillet). Dans l’été, des émeutes éclatent à Rome. Son premier ministre est assassiné le 15 novembre. Nouvelle émeute sanglante. Pie IX prend peur, s’enfuit de Rome le 24 novembre et se réfugie à Gaëte, sous la protection du roi de Naples, le pire des réactionnaires. C’est la fin du Néo-Guelfisme, la quête d’une Italie unifiée dans une confédération présidée par le pape. Pas tout à fait, car on retrouvera l’idée dans les rêves de Napoléon III. Le chemin de l’Unité est donc dégagé sur sa droite.
Il l’est aussi bientôt sur sa gauche. En effet, pendant la fuite de Pie IX, la République romaine avait été proclamée le 9 février 1849. Elle était dirigée par un triumvirat mené par Giuseppe Mazzini (1805-1872). Lui, il voulait un véritable Etat italien, sous forme d’une République unitaire, radicalement démocratique, sur le modèle jacobin. Fondateur de la Jeune Italie, la giovine Italia, en 1831, il a suscité de nombreuses insurrections locales, comploté contre tous les Princes, mais tout a toujours échoué. La fuite du pape lui offre l’occasion d’une expérience politique et sociale concrète dont l’exemple gagnera toute la Péninsule. Mais le pape, depuis Gaëte, prêche la croisade contre Mazzini. La première à lui répondre , c’est la France de la Deuxième République, tombée aux mains des conservateurs catholiques. Elle envoie un corps expéditionnaire de 35.000 soldats qui reprend Rome et en chasse Mazzini et sa République. Traumatisé, Pie IX tarde plus d’un an avant de regagner sa ville.
Obstacle ou contribution à l’Unité (1851-1871) ?
Pendant 20 ans, Pie IX sera le grand obstacle à l’Unité, excommuniant tous les dirigeants piémontais, résistant par les armes dans sa capitale, créant à Napoléon III tous les ennuis de « la question romaine ». Il a cependant contribué à l’Unité, bien malgré lui mais d’une façon objective. Son obstination a mis fin aux illusions de l’abbé Gioberti et aux tentatives généreuses mais peut-être prématurées de Mazzini. Il a déblayé le terrain idéologique : la voie est libre pour réaliser l’Unité autour du Piémont où règne Victor Emmanuel II.
Victor Emmanuel II (1820-1876) - Piémontais ou Italien ?
Le symbole de l’Unité
En 1848-49, Charles Albert, roi de Piémont Sardaigne, a cru qu’il pouvait libérer tout seul l’Italie. Il est définitivement battu à Novare le 23 mars 1849. Il abdique en faveur de son fils qui devient Victor Emmanuel II à 29 ans. Celui-ci doit d’abord sauver le Piémont en acceptant les dures conditions de l’armistice, puis de la paix avec les Autrichiens. Mais il ne renie pas son père. Il maintient la Constitution, « lo Statuto », qui fait du Piémont le seul Etat constitutionnel de la Péninsule. Il garde le drapeau tricolore vert blanc rouge qui, depuis 1796, est le symbole de l’indépendance italienne. Ces deux gestes lui valent, de la part des patriotes, le qualificatif de « Re galant’uomo », « le Roi gentilhomme » , fidèle à l’honneur. A partir de là, crier « Viva Verdi » au théâtre, c’est crier « Viva Vittore Emmanuele Re D’Italia ». Et dans les monuments comme dans le « Vittoriano » de Rome (1911) et dans ses innombrables statues, il est resté le symbole de l’Unité.
La « politique de l’artichaut »
Cette image d’Epinal s ‘est bien dégradée depuis. Son inculture grossière et entêtée, ses liaisons suivies, ses bâtards anoblis, ses amours tarifées ne sont qu’anecdotiques. Sa pratique systématique du double jeu s’excuse par les nécessités politiques. Plus graves ses malversations financières à des fins d’enrichissement personnel et familial. Plus grave encore sa brutalité féroce. On connaissait, sans y insister, la répression sanglante de l’insurrection patriotique de Gênes en 1849. Les 500 morts civils n’eurent droit de sa part qu’à cette oraison funèbre : « Les Génois sont une race de canailles ». Aujourd’hui, on connaît aussi le sort des 25.000 militaires fidèles au roi de Naples ou au pape : sur son ordre, ils furent enfermés dans des camps de concentration presque d’extermination, « les Lagers des Savoie », par exemple au fort de Fenestrelle.
Certes on lui reconnaît le mérite d’avoir appelé Cavour au pouvoir en 1852 et de l’y avoir maintenu pendant neuf ans alors qu’il ne l’a jamais aimé, non pour des raisons politiques, mais pour des mesquineries personnelles, sujet là encore à des anecdotes savoureuses. Mais le reproche le plus important fait à Victor Emmanuel, c’est sa volonté de piémontisation de l’Italie. Au début de son règne, il veut simplement venger la mémoire de son père, le vaincu de Novare, et continuer la « politique de l’artichaut » définie par son ancêtre Emmanuel Philibert : agrandir le Piémont feuille après feuille, province après province. Cela explique sa facilité à accepter les préliminaires de Villafranca, imposés par le seul Napoléon III, à la colère de Cavour qui démissionne. Il accepte l’armistice « en ce qui le concerne » ; il sacrifie le projet de Royaume de Haute Italie « des Alpes à l’Adriatique ». L’énorme cœur de l’artichaut, la Lombardie, lui convient très bien. En 1860, les plébiscites des annexions d’Italie centrale sont rédigés comme un choix de « la monarchie constitutionnelle de Victor Emmanuel II ». Ce choix de sa personne et non de l’Italie ou même simplement du Piémont, il l’accepte solennellement le 14 mars 1860. Et à partir de là, on ne parlera plus de « l’armée sarde » mais de « l’armée piémontaise ».
Le Roi d’Italie
Au printemps 1861, il refuse la formule parlementaire proposée le 18 février : « Victor Emmanuel est proclamé par le peuple Victor Emmanuel Premier Roi d’Italie ». Il récuse les exemples de Jacques VI d’Ecosse, devenu Jacques Premier du Royaume Uni, et celui de Henri III de Navarre devenu Henri IV de France. Il impose la formule du 14 mars qu’il sanctionne le 17, jour officiel de l’Unité : « Victor Emmanuel II assume pour lui et ses successeurs le titre de Roi d’Italie ». Ainsi, en droit, c’est le roi de Piémont Sardaigne qui absorbe l’Italie. D’ailleurs, il a le plus grand mépris pour ses nouveaux sujets dont il dit : « Il n’y a que deux façons de gouverner les Italiens : les baïonnettes ou la corruption ». Deux exemples. Le premier pour la corruption. Avant l’expédition des Mille,il fait débloquer près de neuf millions de lires pour acheter les généraux de l’armée adverse. C’est ainsi que s ‘expliquent la prise de Palerme et surtout la victoire de Milazzo. Le second exemple est pour les baïonnettes. Dès août 1860, les répressions sanglantes des jacqueries siciliennes où les exécutions se font « au nom de sa Majesté », en attendant les massacres des pseudo brigands méridionaux où l’on parle de 200.000 morts.
Dernière manifestation de son « piémontisme ». Dans son testament, il voulait être enterré à la Superga de Turin, nécropole de la dynastie. On le mit au Panthéon de Rome. Lors des cérémonies du 150ième anniversaire de l’Unité, le 17 mars 2011, le Président de la République, Giorgio Napolitano, y a déposé une couronne dédiée non « à Victor Emmanuel II père de la patrie » mais « Au premier chef de l’Etat italien ». Ce geste en dit long sur la façon dont on apprécie Victor Emmanuel aujourd’hui en Italie.
Napoléon III (1808-1873) Artisan involontaire de l’Unité
Son ambition
Lorsque Victor Emmanuel accède au trône (1849), Louis Napoléon Bonaparte est déjà Président de la République française. Mais c’est un président sans pouvoir réel qui exécute les lois des députés. Son coup d’état de décembre 1851 va lui permettre de réaliser ses ambitions. Car il en a. Pour lui d’abord, pour la France, pour l’Europe et donc pour l’Italie. Par plébiscite, le voilà Président à vie (1851), puis Empereur (1852). Il peut désormais appliquer ses projets.
Sa grande ambition en politique extérieure, c’est d’effacer les décisions du Congrès de Vienne (1815) qui régissent encore l’Europe. Il en veut surtout aux Autrichiens, les éternels ennemis de Napoléon premier, son oncle, qu’ils ont finalement abattu. L’Autriche semble encore un puissant empire. Mais elle a un point faible, un ventre mou : l’Italie. Certes Milan et Venise sont toujours terre autrichienne, certes tous les princes, y compris le pape, sont aux ordres de l’Autriche. Mais, partout et sans cesse, des insurrections républicaines ébranlent cette domination. Et l’on vient de voir le petit Piémont la menacer un instant (1848).
Napoléon connaît bien l’Italie. Il y a vécu en exil et il parle italien. Il a participé à la révolte de la Romagne en 1831. Mais a-t-il pensé à l’Unité italienne ? Devenu Empereur, il ne l’a jamais voulue. Alors, qu’est-il allé faire à Magenta et à Solferino (1859) ? Son but est d’abaisser l’Autriche en la privant de sa domination sur l’Italie. Ensuite, d’établir à sa place une zone d’influence française. Trois ans de négociations secrètes aboutissent à l’entrevue de Plombières (juillet 1858) où il est décidé ceci : après la victoire franco-sarde, le Piémont deviendra , des Alpes à l’Adriatique, un Royaume de Haute Italie, reconnaissant à la France d’avoir réalisé le vieux rêve des Savoie ; des Apennins au sud de Rome, on créera un Royaume d’Italie centrale donné au prince Jérôme Napoléon, cousin de l’Empereur. Enfin, si le roi des Deux Sicile est réticent, on confiera ses terres à un prince Murat, fils du Maréchal, qui fut roi de Naples (1808-1815). Le pape conservera Rome et ses environs sous la garantie française. Ainsi l’Italie, pas du tout unifiée, basculera de la domination autrichienne à l’influence française. La France recevra la Savoie et Nice, non pour leur valeur économique, un peu pour leur intérêt stratégique, mais surtout pour atteindre ses frontières de 1793, dont elle a été privée en 1815. Ces annexions seront le symbole de la mise à mal des traités issus du Congrès de Vienne , « définitivement abolis ». Mais attention ! (C’est bien dit à Plombières). Il ne s’agit pas de lâcher la bride aux républicains de Mazzini qui, avec Orsini, ont monté un attentat contre l’Empereur. Au contraire, libérée de l’Autriche, l’Italie ne sera plus un nid de conspirateurs.
Le spectateur de l’Unité
A la surprise générale, Napoléon arrête la guerre après sa victoire de Solferino. L’Autriche lui cède la Lombardie qu’il rétrocède au Piémont. Victor Emmanuel l’accepte mais Cavour démissionne car on est loin des objectifs prévus. Cependant l’Histoire s’est emballée. L’Emilie et la Toscane insurgée disent vouloir s’unir au Piémont. Napoléon traîne des mois avant de reconnaître ces annexions, surtout celle de la Toscane non prévue à Plombières. A propos de ces annexions, il exige des plébiscites préalables. Car pour lui, depuis 1851, c’est le plébiscite qui fonde la légitimité. Mais, au printemps 1860, après la réunion à la France de la Savoie et de Nice, il perd la main en Italie au profit de l’Angleterre, passée au pouvoir des Whigs. Napoléon n’est pour rien dans l’expédition de Garibaldi qui conquiert la Sicile puis Naples. Au contraire il fait ce qu’il peut pour le malheureux roi de Naples, François II. Cette conquête lui gâche son voyage triomphal en Savoie à la fin août 1860. En effet, les envoyés du Piémont le prennent au mot, les 27 et 28 août à Chambéry. « Vous ne voulez pas de la république en Italie et vous voulez protéger le pape ? Eh bien ! laissez-nous rétablir l’ordre dans le Sud. Garibaldi est aux portes de Rome. Il faut l’empêcher d’y arriver. Une seule solution : les troupes piémontaises. Mais pour cela, il leur faut passer par les Marches et l’Ombrie, terres du pape auquel on laissera le territoire prévu à Plombières». Napoléon lâche alors son fameux : « Fate, ma fate presto ». Et les troupes royales piémontaises rejoignent les républicains à Teano où Garibaldi salue « le Roi d’Italie ».
Ce titre, proclamé le 17 mars 1861, Napoléon III mit encore des mois à le reconnaître officiellement, après d’ailleurs la mort de Cavour. Il a vraiment été un artisan essentiel mais involontaire de l’Unité. L’Italie dont il avait rêvé n’a jamais existé.
Cavour (1810-1861) La complexité même
Les idées de jeunesse
Selon l’historiographie officielle, c’est « le père de la Nation », « le grand tisserand de l’Unité ». A-t-il vraiment toujours voulu cette Unité qu’il a réalisée ? Répondre en si peu de temps à cette question relève de la gageure. Rappelons ses écrits de jeunesse. Sa première production, lorsqu’il n’était encore qu’un modeste officier du Génie, est un essai « Sur le tir courbe dirigé vers le bas et utilisant le rebond du projectile pour frapper plus efficacement ». Cet énoncé est prémonitoire des méthodes d’action de Cavour qui n’a aucun scrupule devant les coups bas, les rebonds inattendus, les virages à 180 degrés. Gros propriétaire foncier à Leri, il frôle la ruine en 1840 sur une mauvaise spéculation en Bourse. Par contre, un peu plus tard, lors d’une pénurie frumentaire, il refuse son riz au Piémont pour le vendre plus cher à l’étranger et doubler sa fortune. Il collabore à « La gazette agraire » où il prône le libre échange contre le protectionnisme piémontais.
L’unification de l’Italie apparaît seulement en 1846 dans son « Essai sur les voies ferrées italiennes ». Selon Cavour, ce sont les chemins de fer qui unifieront l’Italie Mais pour cela, il faut que les Princes lèvent les barrières douanières. Plus généralement, ce sont les exigences économiques qui déterminent les exigences politiques. L’année suivante, il fonde son journal, « Il Risorgimento », mot désormais mythique pour l’Italie, et, en 1848, il est élu, au suffrage censitaire (quelques centaines de propriétaires !) député, conservateur. La première guerre de Charles Albert tue son neveu chéri. Cavour vote pour la paix. Quelques mois plus tard, il vote pour la reprise de la guerre. Pourquoi ce retournement ? La guerre extérieure lui semble le seul rempart contre le despotisme révolutionnaire. Cependant, il ne faut plus que la guerre soit menée par des aristocrates rétrogrades mais par des libéraux réalistes. Il se rallie donc à Victor Emmanuel, roi constitutionnel d’un Piémont « bastion de la liberté », du refus de l’absolutisme monarchique. Son idée : « faire la Révolution avec un Roi ». Déiste mais sans esprit antireligieux, il approuve les lois anticléricales qui symbolisent à ses yeux le libéralisme.
L’alliance avec la France
Le voilà ministre de l’Agriculture et du Commerce en 1850. Il signe aussitôt des traités de libre échange avec la France et l’Angleterre (traité qui ruine la Savoie mais permet la modernisation du Piémont). A la Marine, l’année suivante, il impose difficilement aux traditionalistes le passage à la vapeur. Aux Finances, il lance son programme de voies ferrées ( qu’il mutile en Savoie au profit des grands axes italiens). Démissionné malgré lui, il repart en Angleterre où il noue des liens avec les Whigs de Palmerston et à Paris où il rencontre Napoléon. Déjà il sent qu’il aura besoin de l’un et de l’autre dans ses projets. Enfin appelé comme premier ministre, il comprend vite que moderniser le Piémont ne suffit pas. C’est un territoire trop exigu pour les exigences de la modernité. C’est alors que Cavour devient « italien ». Il faut d’abord agrandir le Piémont, si possible « des Alpes à l’Adriatique ». On verra la suite après : « L’Histoire est une grande improvisatrice», disait Cavour. Mazzini avait bien compris la pensée de Cavour en déclarant: « Nous voulons l’unité nationale ; Cavour veut l’agrandissement territorial ». C’est le but de l’alliance militaire avec Napoléon. Mais attention ! « La guerre ne doit pas être entreprise pour une cause révolutionnaire », est-il précisé à Plombières. Passons vite sur la campagne d’Italie de 1859, ses victoires et sa paix de Villafranca qui ne réalise qu’une partie du plan de Plombières. D’où la démission de Cavour et ses intrigues dans les états insurgés contre leurs princes. Revenu au pouvoir en janvier 1860, il réalise Plombières, mais vers le Sud et non vers l’est, en annexant la Toscane. Colère de Napoléon et brouille entre les deux. Cavour abandonne l’alliance française et ne cherche plus qu’à calmer l’Empereur, et à l’impressionner, toujours avec la même menace : « Moi ou la révolution ». Il sait maintenant qu’il peut envisager l’Unité de la Péninsule grâce au soutien anglais.
Le soutien anglais
Rappelons la fréquentation par Cavour des leaders du parti whig. Gioberti avait bien senti l’influence britannique sur Cavour : il disait : « Cavour est un piémontais qui pense en Anglais et qui parle Français ». En 1855, Palmerston est revenu au pouvoir et s’y maintient jusqu’en 1865. Il a l’habitude d’intervenir dans les affaires intérieures des autres pays. En 1855, il a entraîné le Piémont dans la guerre de Crimée et l’a soutenu au Congrès de Paris de 1856. L’ intérêt de Palmerston est double. D’abord abaisser, sinon ruiner, le Royaume de Naples, dont la flotte domine la Méditerranée et surtout qui détient en Sicile le quasi monopole mondial du soufre, alors nécessaire pour la fabrication des explosifs. Ensuite, l’Angleterre, toujours soucieuse de l’équilibre européen, verrait d’un bon œil la naissance d’un nouvel état capable de contrebalancer la puissance de l’Allemagne en train de s’unifier. Lorsque se prépare l’expédition des Mille en avril 1860, Cavour semble hésiter un mois avant de permettre de la déclencher plus ou moins ouvertement. En réalité, il attend le feu vert de l’Angleterre. De fait le débarquement de Garibaldi à Marsala s’exécute sous la protection de navires anglais. Les troupes garibaldiennes sont vite équipées d’armes modernes anglaises. Le passage sur le continent est rendu possible grâce au blocus de la flotte napolitaine par la marine anglaise.
Le succès de Garibaldi et de ses idées sociales dans le Midi affolent Cavour. Tout va trop vite. La Sicile, il n’était pas contre : les désordres pouvaient lui fournir une occasion d’intervenir et de la réintégrer dans le royaume de Sardaigne auquel, après tout, elle avait déjà appartenu. Mais si le désordre gagne tout le royaume de Naples, si Garibaldi atteint Rome et y proclame la République et son « despotisme révolutionnaire », c’en est fait de l’Italie libérale désirée par Cavour. Il fait donc envahir les terres pontificales (sauf Rome) pour que les troupes piémontaises garantissent partout l’ordre constitutionnel. Dès la chute de Gaëte, il dissout l’armée de Garibaldi en février 1861 et annule ses décrets sociaux. Il peut alors laisser le Parlement bourgeois, et non le peuple ou Garibaldi, proclamer Victor Emmanuel Roi d’Italie. Mais tout a été trop vite et a coûté trop cher. La dette souveraine est abyssale. L’Italie mettra 40 ans à l’apurer au prix de révoltes fiscales durement réprimées. A la « question romaine », réglée depuis longtemps, succèdera la « question du Midi (Mezzogiorno) » qui dure encore aujourd’hui. En utilisant le titre d’un livre récent, on peut avancer que, dans l’Histoire immédiate, Cavour a brisé Garibaldi, mais que, dans la longue durée, c’est Cavour qui a été brisé par Garibaldi.
Garibaldi (1807-1882) Le rêve brisé
Le général
Dans la mythologie du Risorgimento, Cavour est la tête pensante, Garibaldi le héros épique. En 1943-44, les « rouges » de la Résistance, l’équivalent de nos F.T.P., ne s’appelaient-ils pas « i garibaldini » ? A 24 ans, Garibaldi adhère à la « Jeune Italie » de Mazzini. Avec le Maître, il rêve déjà d’instaurer, par l’insurrection, une République italienne unitaire et démocratique. Exilé en Amérique du Sud, il se bat pour les liberté démocratiques dont il devient le symbole. En 1848, il forme un corps de volontaires qui lutte victorieusement dans les Alpes sur le flanc gauche de l’armée royale. Cette armée est vaincue ? Il se met au service de la République romaine de 1849 qui le nomme général. Il repousse une première fois les Français venus rétablir le pape et, contre leur retour offensif, défend vigoureusement le Janicule, clé stratégique de la ville. Rome capitule ? Pas Garibaldi qui entreprend sa longue marche vers Venise. En route, la mort de sa femme Anita ajoute la note tragique à la légende garibaldienne. De retour d’un second exil, il achète l’île de Caprera. En1859, son patriotisme l’emporte sur ses convictions républicaines et il se rallie à Victor Emmanuel. Le Roi le nomme major-général des Chasseurs des Alpes. Ses victoires confirment son prestige… Parme, Modène et Bologne s’unissent dans une entité appelée Emilie, dont le gouvernement provisoire nomme Garibaldi général de sa nouvelle armée. L’Emilie est annexée au Piémont. Garibaldi redevient civil et même député. On l’appellera quand même toujours LE général.
Les « Mille »
Le printemps 1860 voit se dérouler ce qui va porter Garibaldi au pinacle, « l’expédition des Mille ». Avec 1.000 volontaires, venir à bout des 93.000 soldats de l’armée napolitaine : quelle épopée ! Or ce n’est pas lui qui a eu l’idée de l’expédition ni qui l’a organisée. Il en a refusé le commandement pendant un mois. Il a fallu l’intervention de Mazzini pour qu’il l’accepte une semaine avant le départ, sans être bien sûr au courant des tractations financières menées à son insu. Qu’a donc en tête Garibaldi quand il embarque à Quarto le 5 mai …? Il croit ses amis mazziniens qui lui mentent sur l’état réel de la Sicile. Selon eux, les insurgés (autonomistes) de Sicile n’attendent que lui pour chasser les Bourbon. Par l’accord de Bologne du 02-05, il sait qu’il a l’aval du Roi. Comme il en veut à Cavour qui a bradé Nice, sa ville natale, au traité de Turin du 25-03, Garibaldi pense le mettre dans l’embarras. Cavour en effet semble s’opposer à l’expédition, alors qu’il pense en réalité que Garibaldi va semer un tel désordre dans l’île que lui, Cavour, aura là un prétexte pour y intervenir. Enfin et surtout, Garibaldi estime que le chemin de Rome, son but suprême, passe désormais par Palerme et Naples. En bon stratège, il veut exécuter un vaste mouvement tournant par le sud. Pendant la conquête de la Sicile, il ne semble pas s’étonner de la facilité de ses succès militaires. Il les pense peut-être dues aux promesses de changement social qu’il assume en tant que « dictateur ». Mais des jacqueries éclatent un peu partout contre les propriétaires. . Garibaldi se laisse prendre à la spirale de la répression sanglante. A Alcara Li Fusi, Carunica, Biancavilla et Brontè, ses lieutenants fusillent « au nom de Victor Emmanuel ». On a retrouvé les graffiti de certains condamnés. L’une des inscriptions porte : « Saloperie d’Italie, salaud de roi, salaud de Garibaldi ».
Désillusion
Victor Emmanuel lui a officiellement interdit de passer sur le continent, mais le même jour il lui a envoyé une lettre secrète pour l’y encourager ! C’est ce que fait Garibaldi le 19-08. La marche sur Naples est rapide tant les promesse sociales (et les trahisons achetées) lui ouvrent le chemin. Arrivé à la capitale, il transforme ses promesses en décrets ultra progressistes.. Mais pour proclamer la République italienne, il faut aller à Rome. Or les forces enfin fidèles au Roi de Naples contre-attaquent sur le Volturno. Par ses talents de stratège, Garibaldi réussit à les arrêter. La route de Rome reste cependant barrée à ses 35.000 hommes qui piétinent devant Gaëte. C’est là que Cavour, par l’intervention de l’armée piémontaise brise le rêve de Garibaldi. Lorsque Victor Emmanuel le rencontre à Teano, sur quel ton Garibaldi lâche-t-il ces simples mots : « Je salue le Roi d’Italie » ? La réalité est loin de l’idéalisme de la légende. Deux jours plus tard, il rentre à Caprera. La moitié seulement des buts de Garibaldi est atteinte. Il prend acte de sa réussite nationale, l’Unité, mais aussi de son échec politique. L’Italie dont il a rêvé n’est pas réalisée.
Plus grave. Les territoires qu’il a apportés à sa patrie subissent, de la part du Piémont, la répression sanglante du prétendu « brigandage ». Dans une lettre de 1868 à son amie Adélaïde Cairoli, Garibaldi écrit : « Je suis convaincu de ne pas avoir fait mal, même si, aujourd’hui, je ne referais pas le chemin de l’Italie méridionale de peur d’être lapidé, étant celui qui a occasionné seulement misère et suscité seulement de la haine ». De son propre aveu, le rêve de Garibaldi avait tourné au cauchemar.
Une conclusion pour aujourd’hui
On peut trouver cette présentation des « héros » du Risorgimento peu exaltante… Elle choquera moins ceux qui ont assisté à la projection du film « Noi credevamo » (On y croyait)
présenté au festival du film italien. Rappelons-nous comment son affiche, une vue en « plongée » sur les garibaldiens enthousiastes, annonce leur prochaine défaite par les bersagliers piémontais.
Le « droit à la vérité » est reconnu comme tel par la Cour internationale des Droits de l’homme, pour les peuples comme pour les particuliers. Il est le passage obligé de la violence à l’alliance, comme l’ont montré et le montrent encore les « Commissions Vérité et Réconciliation » dont l’idée est due à Nelson Mandela. C’est ce passage, douloureux parfois, qu’est en train d’effectuer l’Italie, à l’occasion du 150ième anniversaire de son Unité. ARIA se devait de l’accompagner dans son difficile effort vers la lucidité.
Louis Touvier pour ARIA le 17-11-2011
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