A.R.I.A
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C O N F E R E N C E
donnée par Louis Touvier le 7.04.2011
Unité italienne – 150ème anniversaire.
Célébration et contestations
Introduction
Vous avez sous les yeux le logo officiel du 150ème anniversaire de l’Unité italienne. Il est tout chargé de symboles. Vous remarquerez qu’il est constitué de trois drapeaux aux couleurs nationales. C’est d’abord pour rappeler que 2011 est le troisième jubilé de l’Unité. Ainsi s’affirme son caractère intergénérationnel Mémoire est faite du jubilé de 1911, sous la Royauté, et de celui de 1961, celui de la jeune République issue de la Résistance. Ce chiffre évoque les trois mouvements d’une unique symphonie : allegro, andante, vivo. Car ce 150ème se veut aussi tourné vers l’avenir, « vivo », comme le suggère la forme des drapeaux. Cette forme évoque à la fois des voiles gonflées par le vent qui pousse au large et l’élan d’un envol d’oiseaux qui invite à la choralité nationale que devrait engendrer cet anniversaire. Un dernier détail symbolique. Les 2 dates ne sont pas reliées par un tiret mais par une flèche : c’est l’évolution de l’Italie entre ces deux dates : le revenu pro capite a été multiplié par 13. Enfin 2011 est suivi de 2 flèches : le 150ème est tourné vers l’avenir.
Devant les couleurs nationales de l’Italie, je pense que vous ne serez pas choqués si je vous demande de vous lever pour écouter l’Hymne de Mameli, composé en 1848, sous le titre de « chant des Italiens ». Adopté provisoirement comme hymne national en 1946, il ne l’est devenu définitivement qu’en 2006, justement pour la préparation du 150ème anniversaire.
Première partie : la Célébration
1 - Un peu d’histoire ancienne et récente
Le premier jubilé, en 1911, ne fut célébré que dans les trois capitales successives. Le 17 mars, à Turin, capitale du Royaume de Sardaigne puis d’Italie de 1861 à 1864. Il s’y tint une grande Exposition internationale. Puis à Florence, assez discrètement, la ville n’ayant été que capitale provisoire de 1864 à 1870. Enfin à Rome, le 27 mars, où eut lieu l’inauguration du Vittoriano, le monument à Victor Emmanuel II, premier roi d’Italie. On peut en discuter l’esthétique : n’est-il pas surnommé « la machine à écrire » ? Il reste un haut lieu de la conscience unitaire italienne surtout depuis qu’il abrite le tombeau du soldat inconnu. La dernière cérémonie n’avait rien à voir avec l’Unité. C’était l’inauguration sur le Janicule du « phare des Italiens d’Argentine ». Elle eut lieu le 20 septembre, date de la prise de Rome en 1870. C’était une façon de rappeler l’opposition qui durait encore avec l’Eglise, la famille royale étant toujours excommuniée par Pie X.
Le jubilé de 1961, fut organisé sous la présidence d’Amintore Fanfani, leader démocrate chrétien, Giovanni Gronchi, lui aussi démocrate chrétien, étant Président de la République. Ce fut la fête de la réconciliation entre l’Eglise et l’Etat dans la jeune république italienne qui n’avait alors que 15 ans et qui avait intégré les accords du Latran dans sa Constitution de 1947. L’essentiel de la commémoration se fit, bien sûr à Rome, mais aussi et surtout à Turin, symbole du « miracle économique italien » d’alors. On notait déjà une certaine décentralisation : à Florence, Gênes, Trieste, récemment réintégrée à l’Italie, Cagliari, Raguse, Pérouse (Perugia), toutes villes en plein essor économique. Partout, le thème historique était de montrer « Comment se sont faits les Italiens ». L’Italie aussi était en pleines « trente glorieuses ».
C’est le gouvernement de Romano Prodi, avril 2006 – mai 2008, qui a mis en place, en 2007, les structures administratives chargées de préparer le troisième jubilé, celui de 2011, qui en a donné les grandes orientations et l’a doté d’un budget spécifique. La première structure est gouvernementale. Il s’agit d’un Comité interministériel, présidé par le Ministre des Biens Culturels. Il comprend les six ministres intéressés et le Secrétaire général de la Présidence du Conseil. Il doit susciter les initiatives, les planifier et les financer en partie sur tout le territoire national, surtout là où s’est jouée l’Unité, de façon que « cet anniversaire soit un message d’identité et d’unité nationales ». Seconde création, technique celle-là : « Structure de Mission du 150ème ». Très ouverte, elle sert de support technique au Comité interministériel. Depuis 2008, elle est directement rattachée à la Présidence du Conseil et a été rebaptisée « Unité technique de mission du 150ème » pour bien montrer son rôle pratique d’exécutant. Dernière structure : le « Comitato dei garanti ». Plutôt que de traduire les mots ( ? ), voyons son rôle. Il est composé de 28 membres, de toutes opinions politiques et culturelles, mais tous spécialistes en leur matière : historiens, sociologues, artistes en tout genre… Ce Comité est chargé de vérifier la qualité des propositions venant de toutes part : Communes, Régions, Etat (à noter que les Provinces, équivalent administratif de nos départements, sont ignorées). Le Comité doit les monitoriser, les coordonner, les financer en partie. Les instructions de Romano Prodi se résumaient ainsi : décentralisation maximale, évocation de l’Histoire sur tout le territoire, ouverture vers le futur… A sa tête, fut placé Carlo Azeglio Ciampi, personnalité incontestée puisque Président de la République de 1999 à 2006. Abordons les résultats de ces quatre années de préparation.
2 -Le jeudi 17 mars 2011
Ce jour-là a été décrété Fête Nationale exceptionnelle et donc jour férié pour toutes les écoles, tous les services publics et pratiquement tout le secteur privé. C’est en effet le 17 mars 1861 que fut promulguée la loi votée trois jours auparavant, loi n° 4671, dernière loi du Royaume de Sardaigne. « Le Sénat et la Chambre des Députés ont approuvé. Nous avons sanctionné et promulguons ce qui suit. Article unique. Le Roi Victor Emmanuel II assume pour lui et pour ses successeurs le titre de Roi d’Italie. Nous ordonnons que la présente, munie du sceau de l’Etat, soit inscrite dans le recueil des actes du gouvernement en mandant à quiconque cela revient de l’observer et de la faire observer comme loi d’Etat. A Turin le 17 mars 1861, Victor Emmanuel ». De fait, le 21 avril, paraissait la loi n°1 du Royaume d ‘Italie .
Cette année 2011, les festivités ont commencé le 16 mars. Tous les musées consacrés au Risorgimento ont été ouverts gratuitement. Le soir, des concerts ont été donnés un peu partout, par toutes les musiques militaires et par les formations musicales régionales ou municipales. Je n’en cite que deux : à Rome, concert à l’autel de la patrie par la musique générale de l’armée, à Milan, devant la Scala, par la fanfare des carabiniers. Puis ce fut « la nuit tricolore » avec illuminations générales, et bals populaires. Au matin, on a procédé partout, même dans les plus petites communes, à un solennel lever des couleurs, accompagné, dans les villes de garnison, de 150 coups de canon. Dans la matinée, à Rome, le Président de la République, Giorgio Napolitano, s’est rendu au Panthéon pour un hommage à Victor Emmanuel. Mais il a bien été précisé que cet hommage était rendu au premier Chef de l’Etat italien et n’avait rien à voir avec ses successeurs dans la royauté. Le même hommage s’est déroulé dans toutes les cités qui ont érigé un monument à Victor Emmanuel. Les deux Chambres parlementaires ont tenu une séance spéciale solennelle. Un petit raté cependant. L’idée a été avancée trop tardivement pour être réalisée, d’inviter aux cérémonies les 26 autres chefs d’état de l’Union Européenne. L’invitation est reportée au 2 juin, fête de la République. Ils assisteront à une grande parade militaire sur l’avenue des forums impériaux à Rome.
3 - L’Histoire par « les lieux de mémoire ».
« Décentralisez », avait enjoint Romano Prodi. L’idée est donc venue de faire revivre l’histoire de l’Unité à travers des « lieux de mémoire », dotés d’une valeur symbolique pour l’ensemble du Risorgimento. Pour présenter ces commémorations, toutes présidées par le Président de la République, j’ai préféré l’ordre historique à celui de leur déroulement en 2011.
Le 7 janvier, à Reggio Emilia, a été célébrée « la Fête du Tricolore ». C’est en effet dans cette ville que fut créée, en 1797, la République Cispadane, dont la milice arbora pour la première fois le drapeau vert-blanc-rouge, sur le modèle de celui de la Révolution française.
Le 5 septembre, à Pise, c’est Giuseppe Mazzini, fondateur de la « Jeune Italie » en 1831 et républicain unitaire, qui sera honoré par l’inauguration de la Domus mazziniana » où il mourut en 1872, sous un faux nom car il était toujours proscrit.
Le 16 juin, à Crotone, en Calabre, sera rappelé le souvenir des frères Bandiera.. En 1844, ils y avaient tenté un débarquement pour soulever la province contre le roi des Deux Siciles. Ils y furent fusillés avec sept de leurs compagnons. Ils sont restés le symbole de tous ceux qui se sacrifièrent dans l’illusion lyrique de l’Unité de 1821 à 1848.
Depuis le 17 mars, la Ville éternelle peut revivre l’épopée de la République romaine de 1848-49. Le Parc du Janicule, témoin d’une défense acharnée contre les Français venus restaurer le pape, a été réaménagé en ce sens. On a inauguré le musée de la Porta San Pancrazio qui rappelle le souvenir de ces combats.
Le 4 août 1849, à Mandriole, au nord de Ravenne, dans une maison de pêcheurs, mourait Anita Garibaldi, lors de la retraite de son mari vers Venise. ( Les membres d’ARIA qui ont participé au voyage de 1997 se rappellent peut-être que l’on s’y est arrêté). Le 4 août 2011, ce souvenir toujours émouvant sera évoqué sur le lieu même.
Dans l’île de Caprera, le 4 juillet sera inauguré le musée Garibaldi, installé dans le fort Arbuticci, cédé par l’armée. J’ai placé ici cette commémoration car c’est en 1854 que Garibaldi acheta cette île où il mourut en 1882. Le choix de Caprera permet d’intégrer la Sardaigne au 150ème anniversaire.
Le 24 juin, le site de San Martino, en Lombardie, s’imposait de lui-même. Pour nous Français, c’est le jour de Solferino., le 24 juin 1859. Nous oublions la bataille menée par l’armée sarde commandée par le savoyard Philibert Mollard. Je le cite pour faire un lien avec notre 150ème et unir nos deux jubilés
La Sicile, elle, y participera par la commémoration du débarquement des Mille à Marsala le 11 mai 1860. Déjà le 5 mai 2010, leur embarquement à Quarto, banlieue de Gênes, a été rappelé. Mais la cérémonie fut plutôt discrète, alors que celle-ci sera solennelle.
Enfin, le 26 octobre, les deux dates de 1860 et de 2011 coïncidant, sera commémorée la fameuse « rencontre de Teano ». Ce jour-là, Garibaldi, à la tête de ses volontaires, fait sa jonction avec les troupes piémontaises commandées par Victor Emmanuel. « Je salue le Roi d’Italie », lui lance-t-il, avec cinq mois d’avance sur la proclamation officielle d’un Etat italien.
C’est bien toute l’histoire de l’Unité qui est ainsi rappelée par sa célébration. On avait aussi pensé à Castelfidardo où, le 18 septembre 1860, les Piémontais écrasèrent l’armée du pape Pie IX. Mais on a estimé qu’il valait mieux censurer cet épisode pour éviter les polémiques.
4 - Le cas de Turin
A Turin, cœur des célébrations, le programme est si « monstrueux » qu’il mérite un paragraphe spécial, au budget pharamineux, avec 6 millions de visiteurs attendus. Depuis quatre ans, la Ville et la Région se sont lancées dans d’immenses entreprises de restaurations et de transformations de bâtiments. En ville, la façade du Palais Madame, sa cour médiévale pour des spectacles multivisions, et l’aula où Victor Emmanuel fut proclamé roi. L’intérieur du Musée égyptien peut désormais accueillir 20 000 pièces exposées : les 2/3 de ses collections au lieu d’à peine la moitié. Les O.G.R. (Ateliers des Grandes Réparations) des Chemins de fer de l’Etat ont été transformés en un immense hall de 20 000m2, pouvant accueillir quatre expositions à la fois. Le Musée de l’automobile, lui aussi restructuré, veut rivaliser avec celui du cinéma. A ce propos, Ferrari sort un nouveau modèle baptisé Italia 150. Une deuxième ligne de métro a été inaugurée le 17 mars. Ce jour-là encore, inauguration du Parco Dora, sur la berge nord de la Doire Ripaire. Sur les friches de l’industrie lourde (fonderies FIAT et usines Michelin), un parc de verdure de 45 hectares. Il conserve cependant quelques témoins du passé industriel et s’appelle donc « Parc de la mémoire ».
A la Venaria Reale, la restauration des écuries royales permet d’accueillir à la fois deux expositions : « La bella Italia » et « Leonard de Vinci ». Dans l’immense parc, on a recréé un « potager royal » de 10 hectares qui fournit les légumes et les fruits, « bio » évidemment, servis aux repas des visiteurs du palais ou vendus dans la cour des carrosses. Puisque l’on parle nourriture, signalons aux gourmand(e)s la Foire internationale du chocolat.
Turin monopolise les congrès cette année, en particulier les rassemblements (raduni) d’anciens des Forces armées, qui ont toujours un grand succès en Italie, surtout ceux des « Alpini » : en 1991, ils étaient 50 000 à Vicence. S’y ajoutent cette année : les Bersagliers, les Grenadiers de Sardaigne, les Anciens de l’aéronautique, de la Cavalerie, des Anciens Partisans de la Résistance et des Sapeurs Pompiers. La Société Dante Alighieri, fondée en 1861 pour le rayonnement de la langue italienne y tient le Congrès de son 150ème anniversaire avec les délégués de ses 500 antennes dans le monde. Enfin quatre Congrès scientifiques et trois championnats mondiaux complètent ce programme.
Impossible de célébrer l’unité sans rappeler Giuseppe Verdi, dont l’acrostiche donnait Victor Emmanuel Roi D’Italie , depuis la représentation de Nabucco à Milan en 1842. Cet opéra a été joué à Rome en pré-ouverture du 150ème le 14 mars. L’air fameux des hébreux déportés, le « Va pensiero », y a été bissé et, fait unique dans l’histoire de l’opéra, le public debout s’est uni au chœur, sous la baguette de Riccardo Muti. Turin n’est pas en reste. Le théâtre royal programme du Verdi toute la saison lyrique. Mais, toujours l’ouverture vers le futur, 15 créations musicales sur le thème du 150ème y seront aussi proposées.
5 - Les expositions nationales
Il est impossible d’énumérer ne serait-ce que les grandes expositions nationales. Toutes les villes en ont une au moins. Les Affaires Etrangères ont monté les leurs. « Bon anniversaire, Italie » à Paris ; « 150 ans de génie italien » à Boston et à New York : « Tank you, Garibaldi » à Rio de Janeiro. Peut-être trop nombreuses (deux rien qu’à Milan !) sont celles consacrées aux batailles. D’autant plus que les œuvres sont le plus souvent du pire « style pompier ». Toute occasion est bonne pour invoquer Dante. C’est fait à « Florence berceau de la langue italienne » et « Dante père de la patrie » mais avec le titre humoristique de « Dantemania ». A ce propos, Umberto Eco, interrogé sur l’Unité, a répondu : « L’Italie, c’est avant tout une langue ». Au Palais Madame de Rome, siège du Sénat, parmi « Les pères fondateurs », justice est rendue à certains méconnus éclipsés par Cavour et Garibaldi. Je ne parle ni de Mazzini, ni de Massimo d’Azeglio, mais de Carlo Cattaneo, le républicain fédéraliste, de l’abbé Gioberti théoricien du Néo-Guelfisme, de l’anarchiste Carlo Pisacane, : tous y sont à égalité au-delà de leurs divergences politiques d’alors.
Une originalité se fait jour avec l’exposition consacrée aux femmes de l’époque. On y découvre la Princesse Cristina Belgiojoso qui créa et dirigea les hôpitaux militaires de la République romaine et dont les écrits jouèrent un plus grand rôle que les galipettes de la Castiglione avec Napoléon III. Surprise ! A Bologne, longtemps terre papale et donc anticléricale, en collaboration avec les autorités ecclésiastiques une exposition sur « l’Eglise et la Société de 1861 à 1961 », mais rien avant : le sujet était trop délicat. Cependant, le Cardinal Bagnasco, président de la Conférence des Evêques Italiens (C.E.I.) a convoqué tous ses collègues le 17 mars pour un Te Deum solennel, hymne de reconnaissance à Dieu pour cette Unité tant combattue par leurs prédécesseurs. Ceux-ci se sont-ils retournés dans leur tombe ?
Et pourtant, cette célébration du 150ème a bien failli être un fiasco, tant elle a, dans un premier temps, été malmenée par la contestation populiste de la Ligue du Nord. Une autre contestation, intellectuelle celle-là, s’est aussi manifestée dans le Sud
Deuxième partie : les contestations
Deux mots d’abord sur une contestation très locale qui n’étonnera pas ceux qui connaissent les lieux : la Province du Haut-Adige / Sud-Tyrol. Depuis 2006, grâce à Romano Prodi, cette province jouit d’une très large autonomie au sein de la Région elle-même autonome du Trentin-Haut-Adige. Rappelons que c’est une province toute germanique et qu’elle fut annexée en 1919, sous la pression des militaires, en dépit du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes selon la doctrine de Wilson. Le 17 mars y a été célébré dans la plus grande discrétion, seulement dans les locaux qui restent attribués au pouvoir central. Digression nécessaire mais sans conséquence pour la suite de notre exposé.
La contestation du Nord
Au Nord, la contestation fut menée par la « Lega Nord ». Pour comprendre son opposition au 150ème un petit rappel historique est nécessaire. Son fondateur en 1989 et toujours leader est Umberto Bossi, « il Senatur » comme il se fait appeler en dialecte local. A ses débuts, la Ligue réclamait l’indépendance totale de la « Padanie », expression géographique désignant normalement le bassin du Pô. La Ligue en fit, au mépris de l’Histoire, une entité politique comprenant toute l’Italie du Nord, l’Italie qui produit les richesses. Ces richesses sont, d’après elle, injustement récupérées par « Rome la voleuse ». « Roma ladrona » est l’un de ses slogans populistes. Cela au profit du Pouvoir central gaspilleur et surtout du Sud, paresseux et pouilleux.
Voici le logo de la Ligue. Son symbole est le guerrier Alberto da Guissano. Une légende forgée au XIVème siècle raconte ceci : à la bataille de Legnano, en 1176, contre Frédéric Barberousse, il sauva le « carroccio », le char qui portait la bannière de Milan. C’est pourquoi, en politique intérieure, on appelle souvent la Ligue « le carroccio ». En bas, à gauche, l’étoile verte de la Padanie. Le vert est la couleur de la Ligue. Drapeaux, foulards, cravates, pochettes de couleur verte, autant de façons plus ou moins voyantes d’afficher son option politique. A la base, le nom du fondateur et leader. La taille des lettres est significative. Umberto Bossi dirige son parti d’une main de fer. Aucune divergence n’est tolérée : on obéit ou on dégage.
Après dix années de vaines gesticulations, par exemple la création d’un Parlement de Padanie, la Ligue abandonne l’utopie séparatiste au profit du Fédéralisme. Elle s’allie alors à Forza Italia pour devenir un parti de gouvernement. Dès le deuxième gouvernement Berlusconi, en 2005, elle avait fait voter une loi sur le Fédéralisme fiscal qui fut repoussée par referendum en 2006. Aux élections législatives de 2008, la Ligue obtient 8,2% des voix, 65 députés et 25 sénateurs. Elle est un soutien indispensable pour Silvio Berlusconi. Celui-ci lui offre quatre ministères, huit secrétariat d’état, et surtout la place de numéro deux du gouvernement à Umberto Bossi, nommé « ministre de la Réforme fédérale ».
Depuis, la Ligue continue sa progression électorale. 10% aux élections européennes en 2009, 12,5% aux élections régionales en 2010, où elle gagne la Vénétie et, à la surprise générale, le Piémont. C’est un encouragement à remettre en train le Fédéralisme fiscal. Quelques mots sur ce terme technique. En très gros, cela veut dire que chaque Région, devenue financièrement autonome, ne pourra pas dépenser plus que ses propres recettes. Finies les subventions, finis les investissements locaux par l’Etat central de « Rome la voleuse ». « Désormais, dit Roberto Calderoli, ministre léghiste, le Nord cesse de payer et le Sud de jeter l’argent par les fenêtres ». On comprend facilement que la Ligue soit opposée à la célébration de sa bête noire, l’Unité.
Pour illustrer cette opposition, voici quelques citations. Umberto Bossi déclare : « Cette célébration est un événement inutile et purement rhétorique ». Interrogé sur le chant de l’hymne national avant les épreuves sportives, il juge normal qu’un italien natif du Nord refuse de le chanter. Lui-même ne l’a pas chanté à la séance du 17 mars. En effet, la Ligue propose de le remplacer par le « Va pensiero » de Verdi qu’elle a indûment pris en otage. Roberto Maroni, ministre léghiste de l’Intérieur, et grand chasseur d’immigrés devant l’Eternel, répond aux journalistes qui l’interrogent : « Nous n’y participerons pas ». Tous affirment : « Le 17 mars 2011, il n’y a rien à fêter ». Roberto Calderoli, autre ministre léghiste, annexe Cavour qui, selon lui ne voulait pas un Etat unitaire mais une Italie fédéraliste. Et tous d’annoncer une « grève du 150ème ».
A l’aile gauche de la majorité gouvernementale, au contraire, menée par Pier Ferdinando Casini, l’Union des Démocrates du Centre, survivance de la Démocratie Chrétienne, est évidemment aussi unitaire que la Conférence des Evêques Italiens qui condamne l’égoïsme collectif du Fédéralisme fiscal. Attisée par les succès électoraux de la Ligue, la tension monte entre les éléments d’une majorité aussi divisée sur « l’événement 150ème », préparé par leur adversaire commun, Romano Prodi.
Cette tension atteint son maximum le 31 août 2010. Le ministre des finances annonce une taille énorme de 90 millions d’euro sur les 800 millions prévus par Romano Prodi. Aussitôt, monsieur Ciampi, président du Comité des Garants, qui monitorise l’ensemble du Jubilé, démissionne avec fracas et dénonce la mauvaise volonté du gouvernement. C’est la crise ouverte. Le Président de la République, Giorgio Napolitano, très impliqué dans le Jubilé , intervient et jette son autorité morale dans la balance. Le Président du Conseil fait alors appel à une personnalité de l’opposition, un socialiste historique, pour résoudre la crise. Il s’agit d’un économiste reconnu, un des pères de l’euro, ancien Président du Conseil de Centre gauche, Giulio Amato, surnommé « topolino » ( la souris ) à cause de son physique. Celui-ci accepte la mission par souci d’unité nationale.. A la fin de l’automne, on arrive à un compromis. Les décrets organisant le 150ème et surtout le plus contesté par la Ligue : la déclaration du 17 mars comme fête nationale fériée, sont – enfin !- signés à la fin février 2011 : un mois à peine avant le début des festivités. En compensation, dès le 2 mars, Silvio Berlusconi, pochette verte au veston - rappelez- vous que cette couleur n’est pas innocente - fait voter par les députés le Fédéralisme municipal, qui traînait depuis deux ans après son adoption par le Sénat. Tous les groupes parlementaires , celui de la Ligue réduit à 6 sur 60 ont ainsi pu siéger à la séance solennelle du 17 mars, On peut penser ce que l’on veut des mœurs de Silvio Berlusconi, sa « combinazione » a sauvé le 150ème italien.
La contestation du Sud
Une autre contestation s’est élevée, bien avant le 150ème mais ravivée par ce jubilé. Très différente de celle du Nord, elle porte non pas sur l’Unité elle-même mais sur la façon dont elle s’est faite. Elle réclame une révision de l’histoire de l’Unité telle qu’elle est officiellement et surtout scolairement présentée. Il arrive à ce sujet ce qui est arrivé au Western. Jusqu’aux années 50, il y avait les « gentils » d’un côté, les cow-boys, et les méchants de l’autre côté, les indiens. Le genre a évolué, rétablissant l’équilibre et l’on n’hésite plus à parler du génocide des amérindiens par les blancs. De même, en Italie, le Risorgimento a été longtemps présenté comme l’épopée héroïque de tout un peuple qui se libérait de ses tyrans. C’était la thèse scolaire, appuyée sur le très célèbre « Cuore » de De Amicis.
Ceux qui contestent cette présentation sont appelés « révisionnistes ». En France, ce mot désigne les pseudo-historiens qui nient (d’où leur autre nom de « négationnistes) les génocides nazis. En Italie, on appelle « révisionnistes » les historiens, les essaiystes, les journalistes qui militent pour la révision de l’histoire de l’Unité. C’est donc une contestation intellectuelle qui prend sa source dans les écrits d’Antonio Gramsci. Celui-ci met en parallèle la Révolution française qui a libéré les masses paysannes et le Risorgimento qui au contraire a écrasé cette masse et en a fait des « terroni », de misérables « culs terreux ». Cette analyse fut d ‘abord reprise, pendant « les années de plomb », par les groupuscules de l’extrême-gauche qui y trouvaient la justification de leurs attaques sanglantes contre l’Etat. Puis ce fut l’extrême-droite réactionnaire qui, à partir de 1990, s’annexa la contestation . Citons quelques noms et quelques titres. Angela Pelicciari : « L’autre Risorgimento » ; Gianni Rocca : « Les mythes qui firent l’Italie » ; Angelo Manna : « C’est eux les brigands, les assassins de leurs frères » ; Paolo Pinto : « Victor Emmanuel, le roi aventurier » ; Lorenzo Del Bocca : « Maudits Savoie » ; et surtout Carmine De Marco : « Révision de l’histoire de l’Unité italienne », livre qui a donné son nom à ce mouvement contestataire.
Ils ont eu le mérite d’attirer l’attention sur les aspects les plus sombres du Risorgimento que plus personne n’ose nier. Et les « pères fondateurs », encore exaltés à l’exposition officielle à Rome pour le 150ème anniversaire, n’en sortent parfois pas grandis. L’an passé j’ai présenté « les Cavouriens ». Je ne connaissais pas encore Filippo Curletti, un vrai bandit, exécuteur des basses œuvres de son patron. Rien ne rappelle, à la forteresse de Fenestrelle, que ce fut un camp de concentration, le pire des « lager » voulus par les Savoie qui s’attirèrent les remontrances de Napoléon à ce sujet. Même Garibaldi, le héros, le mythe intouchable n’échappe pas à la moulinette. Le premier, il réprima les paysans qui avaient cru en ses promesses, et ce fut le massacre de Brontè, suivi des 20 000 fusillés qualifiés de « brigands » par les Piémontais.
Romano Prodi avait expressément demandé aux Universités de se pencher sur la question car le 150ème ne pouvait ignorer cette contestation. Son programme gouvernemental comprend donc cinq colloques scientifiques d’historiens et de sociologues reconnus. Voici les titres qui sont significatifs. A Crotone, en Calabre : « Célébrer ou réfléchir » ; A Trieste : « Les Italiens sont-ils à faire ou à refaire ? » ; A Teano, en Campanie, : « La confrontation Nord-Sud » ; A Matera, en Basilicate : « Le brigandage » ; A Syracuse : « la Botte déchirée »… J’ai déjà pu lire le compte-rendu d’un colloque provincial organisé à Pise par la fédération des Maisons de la Culture sur « l’usage public de l’Histoire ». Il critique la vision apologétique du Risorgimento. Mais il met en garde contre les révisionnistes qui expliquent tout par la Franc- Maçonnerie ( comme le régime de Vichy en 1940 ), sont teintés de catholicisme intégriste, de néo-fascisme et même d’antisémitisme.
Tout cela, pourrait-on penser, est une question d’intellectuels, sans impact sur la masse populaire. Un autre colloque régional, à l’Université Frédéric II de Naples, étudie « la vision et la révision du Risorgimento dans le cinéma italien ». Du cinéma de propagande aux temps du muet et jusqu’aux années 60, on passe aux premiers soupçons du Visconti de « Senso » et du « Guépard ». Puis à « Allonsanfan » des Taviani et à « Brontè » de 1972 et à « Ils les appelaient les brigands » de 1980. On aboutit aujourd’hui à « Noi credevamo » (on y croyait) de Marco Martone, le film choisi par Arte pour son programme du 17 mars. Ce film dénonce les coups tordus, les trahisons des partisans des Savoie qui étranglèrent le rêve républicain des Mazziniens. Le cinéma italien, art resté populaire, conteste la vision angélique du Roi, proposée par le 150ème.
Mais surtout, depuis peu, il y a Internet. Les révisionnistes mettent en ligne la présentation de leurs thèses, parfois d’importants extraits de leurs livres, et leurs sites sont très visités. Ainsi, tous les passages du livre de Carmine De Marco contre Cavour ont reçu plus de 250 000 visiteurs. Par contre, le compte-rendu du colloque de Pise, sérieux et impartial, se contente de quelques milliers. Ici aussi, la révolution Internet est en marche.
En guise de conclusion
Il y a un an, la presse locale consacrait des pages et des pages au 150ème savoyard. Cette année, cette même presse a accordé une petite photo et quelques lignes en page 24 au 150ème italien. Certes « Le Monde » lui a réservé un éditorial à la une. Mais un seul petit reportage à Bergame, la ville la plus léghiste d’Italie. Cela permettait d’ironiser sur le manque d’entrain populaire pour les célébrations. Mais pourquoi pas un mot sur, par exemple, le Festival de la chanson italienne de San Remo ? L’acteur et réalisateur de « La vie est belle », Roberto Begnini, l’a ouvert en montant sur scène et y a expliqué, pendant une demi-heure, en poète, les paroles de l’hymne national, avant de le faire chanter en chœur par un public pourtant très « people » et plus habitué aux roucoulades sentimentales.
Silence aussi pour l’instant à Annecy à propos de notre ville jumelle, Vicenza. Or tout un programme pédagogique y a mobilisé toutes les écoles , collèges et lycées sur le thème du 150ème. Et le 17 mars, ce sont plusieurs fleuves tricolores de milliers de jeunes qui ont convergé vers l’immense Place des Seigneurs.
J’espère vous avoir montré que les membres d’ARIA n’ont pas à rougir de leur amour pour une Italie qui, quoi que l’on en dise, célèbre avec ferveur, sérieux et dignité le 150ème anniversaire de son Unité.
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