1er août 1914 : l'Italie reste neutre

CONFERENCE de Louis TOUVIER- Le 13 NOVEMBRE 2014

1er août 1914 : l'Italie reste neutre

I) Le centenaire de 1914 en Italie

Le 6 août 2012, monsieur Mario Monti, alors Président du Conseil italien, signait un décret portant « organisation de la célébration de la Grande Guerre » (C'est ainsi que les Italiens nomment ce que nous, nous appelons plutôt « la guerre de 14 »).
Les considérants de ce décret commencent par reconnaître les objections à cette célébration durant l'été 2014, alors que l'Italie n'est entrée en guerre que le 23 mai 1915. Les paragraphes qui suivent répondent à ces objections en leur opposant l'idée que la Grande Guerre forme un tout dont la non-belligérance italienne, provisoire, ne fut qu'une étape. Ce conflit s'est déroulé essentiellement en Europe. Donc toute l'Europe, y compris l'Italie, doit le commémorer ensemble et non chacun dans son coin Car, « si les commémorations sont un appel à la mémoire, elles doivent être aussi un rappel du rôle capital de l'Italie dans la fondation de l'Union Européenne ». Enfin, le dernier considérant reprend la parole de Massimo d'Azeglio :« L'Italie est faite, reste à faire les Italiens ». Il l'adapte en affirmant : «  C'est dans cette Grande Guerre que se sont faits les Italiens ». Le décret n'est donc pas loin de rejoindre ceux pour qui la Grande Guerre est « la quatrième guerre du Risorgimento ».
Après ces considérations théoriques, le décret passe aux réalisations pratiques. Dates et déroulement des cérémonies commémoratives pendant l'été 2014. Constitution du Comité National et des comités régionaux pour la Commémoration. Début de cette Commémoration dès 2012, avec une grande exposition au Vittoriano de Rome où se dresse l'Autel de la Patrie et repose le soldat inconnu italien. Cette exposition portera le titre de : «  Vers la Grande Guerre : 1912-1914 ». Nécessité de tout faire pour la participation du maximum de citoyens grâce à la décentralisation, en fixant 7 « pôles cérémoniels » : à Rovereto dans le Trentin ; en Vénétie, au Monte Grappa, sur le plateau d'Asiago, et à Montello sur le Piave ; et surtout à Redipuglia et à Gorizia, sur le Fleuve Isonzo en Vénétie julienne (Frioul) ; enfin, le dernier, le 4 novembre à Bari (Pouilles), pour les soldats disparus « outremer ». Création d'un site Web national consacré au sujet. Enfin, ouverture d'un crédit spécial de 35 millions d'euro pour un budget propre à ces commémorations. Plus 10 millions immédiatement disponibles pour la restauration des 6 plus grands « sanctuaires » édifiés sur le sol national et des 3 cimetières militaires à l'étranger, dont celui de Bligny, près en France (1). Ce décret a été avalisé par le gouvernement de Enrico Letta (avril 2013- février 2014) et appliqué dans son intégralité par le gouvernement actuel de Matteo Renzi.

Il serait fastidieux de rapporter en détail toutes les cérémonies. Contentons nous d'en évoquer les plus marquantes. Le 27 juin 2014, au moment où l'Italie prend pour 6 mois la présidence européenne, Matteo Renzi participe au sommet européen d'Ypres avec les 27 chefs d'état ou de gouvernement de l'Union. Il y signe le document final tirant les leçons de la Grande Guerre pour une Europe unie… Le 14 juillet, le drapeau italien défile sur les Champs Elysées avec ceux de tous les pays alors alliés.
Le 7 juillet, le Président de la République italienne, Giorgio Napolitano, accueille, à Oslavia, province de Gorizia, ses homologues d'Autriche, de Croatie et de Slovénie, pays adversaires de 1915 à 1918. L' après-midi, tous les 4 vont se recueillir ensemble au cimetière militaire de Redipuglia. Là, reposent 100.000 combattants des terribles combats de l'Isonzo, sur le flanc d'une colline dominant le fleuve : ce site est très impressionnant. Le soir venu, après les 4 hymnes nationaux, fut exécutée, la « Messe de Requiem » de Giuseppe Verdi, sous la baguette du maestro Riccardo Muti.
Enfin le pape François, qui se présente alors d'abord comme « l'évêque de Rome », vient lui aussi « en pèlerin de la paix » se recueillir et célébrer une messe à Redipuglia le 13 septembre. Il en profite pour rappeler que son grand père, jeune piémontais âgé de 19 ans, a combattu sur le Piave, en 1918, avant d'émigrer en Argentine.

ARIA se devait de participer, à sa manière et à son niveau, à cette commémoration italienne de la Grande Guerre. Il m'a donc été demandé de présenter la situation de l'Italie en 1914 ; d'expliquer pourquoi, malgré son alliance avec l'Allemagne et l'Autriche, elle ne s'est pas engagée tout de suite à leurs côtés dans le conflit ; enfin de montrer les heureuses conséquences, pour la France, de cette non-belligérance décidée le 1er août 1914 et notifiée le 2 août aux autres puissances européennes.

II) La Triplice

La tension franco-italienne

Pour comprendre le fatal engrenage qui, en une semaine, entraine l' Europe dans la première guerre mondiale, il faut remonter à 1879. Cette année-là, Otto Bismarck est au pouvoir dans le Premier Reich, l'Empire allemand proclamé à Versailles le 18-01-1871. Depuis cette date, il rêve de conforter la prédominance allemande en Europe. Pour cela, en 1879, il révolutionne les règles traditionnelles de la diplomatie internationale. Jusqu'alors, les alliances militaires étaient occasionnelles : 2 ou 3 pays s'alliaient provisoirement pour un but précis, expansion territoriale ou élimination d'un adversaire commun. Le but atteint, chacun reprenait sa liberté et s'alliait à son gré pour l'opération suivante… Bismarck crée un nouveau système d'alliance : 2 ou plusieurs pays s'engagent, de façon permanente, à se soutenir l'un (les uns) l'autre (les autres) par les armes au cas où l'un d'entre eux serait entrainé dans un conflit. Et cela, quelle que soit la cause ou la responsabilité de ce conflit.
Sans rancune pour sa défaite de Sadowa (1866), mais obsédée par un conflit avec la Russie à propos des Balkans, l'Autriche accepte en 1881 de se joindre à l'Allemagne dans ces conditions et leur alliance prend le nom de « Duplice ». En 1882, brouillée avec la France , l'Italie s'inscrit dans ce système d'alliances qui désormais s'appellera « la Triplice » des puissances centrales. Or l'Italie était, depuis son Unité (1861), l'alliée historique de la France. Pourquoi ce renversement des alliances ?
Par un changement de majorité parlementaire : à la « Droite historique » francophile, succède la Gauche de De Pretis ( 1876-87) et surtout de Crispi (1887-96). Or cette Gauche admire Bismarck et sa lutte contre l'Eglise, d'autant plus que le nouveau roi Humbert Ier est hostile à la France républicaine et soutient la politique d'expansion que l'Italie se met à pratiquer.
En 1881, elle choisit l'expansion vers la Méditerranée. En Tunisie, ses intérêts et ses nationaux sont nombreux et reconnus par un traité italo-tunisien depuis 1866. Mais la France de Jules Ferry (1879-85) y impose brutalement son protectorat (1881). Ulcérée par cet affront, l'Italie demande, obtient et signe son adhésion à la Triplice le 20 mai 1882. Elle y est accueillie chaleureusement par Bismarck qui, certes, méprise les Italiens (« des corbeaux qui se nourrissent de charognes ») mais qui voit s'ouvrir un « second front » contre la France revancharde. Moins bien par François Joseph, empereur d'Autriche,. Car l'Italie lorgne toujours sur les « terres irrédentes » de Trente et de Trieste. Mais lui aussi sera débarrassé d'un second front en cas de conflit avec la Russie.
Commence alors une période de tension (1881-96) entre l'Italie et la France. C'est l'époque où, de chaque côté des Alpes on construit des forts défensifs dans les vallées ou même offensifs sur les crêtes (le Chaberton qui menace Briançon). C'est l'époque où les Etats-Majors créent des corps spécialisés dans la guerre de montagne : Alpini d'une part, Chasseurs alpins de l'autre (1888). En France, c'est l'époque des pogroms anti-italiens : travailleurs immigrés à Aigues-Mortes (1893), commerçants lyonnais après l'assassinat de Sadi Carnot (1894). C'est l'époque où le protectionnisme agricole du ministre Méline ferme la frontière aux produits italiens et provoque une grave crise agraire en Italie. C'est dans ce climat que la Triplice de 1882 est renouvelée 3 fois de suite : 1886, 1891, 1896, avec de nouveaux articles qui la rendent ouvertement anti-franç
aise

Ambiguïté des positions italiennes

Emporté par le désastre d'Adoua (01-03-1896), Crispi le germanophile cède son fauteuil à des modérés (1895-1901) qui font la transition avec « l'ère giolittienne » (1901-16). Certes Giovani Giolitti gouverne par la corruption. Mais il ramène l'Italie à la sagesse et fait décoller son économie. Pour cela, « il lui faut 10 ans de paix » et donc calmer la tension franco-italienne. Tout en « restant fidèle à des alliances auxquelles l'Italie entend garder une foi intacte », il se déclare « opposé aux combinaisons susceptibles de provoquer entre les 2 puissances des divergences d'intérêt ».
En 4 mois, le contentieux tunisien est réglé par une convention signée dès l'été 96. L'accord commercial de novembre de la même année met fin à la guerre douanière. L'accord diplomatique secret de décembre 1900 donne carte blanche à l'Italie pour occuper la Lybie, moyennant la réciproque pour la France au Maroc. Encore un accord secret, en juin 1902, qui assure à la France, en presque toutes les circonstances, la neutralité italienne dans un conflit franco-allemand. Pour sceller le tout, visites d'Etat du roi Victor Emmanuel à Paris (1903) et du Président de la République française à Rome (1904).
Cependant, la même année, Giolitti rencontre officiellement le chancelier allemand à Hambourg. Du coup la Triplice est renouvelée sans difficulté en 1907. Le pays étant protégé par Berlin, Giolitti peut rogner sur les dépenses militaires et consacrer les fonds publics à l'économie. Il ouvre donc l'Italie aux importations allemandes, financées par la mainmise germanique sur le système bancaire italien. Malgré cela, à la conférence internationale d'Algésiras (février-mai 1906), destinée à régler l'avenir du Maroc, l'Italie, fidèle à l'accord (secret, rappelons-le) de 1902, soutient la position française. Colère de Guillaume II qui parle « d'infliger à l'Italie une salutaire leçon, les armes à la main ».
Mais c'est à Vienne que l'ambiance est la plus offensive car les ambitions italiennes et autrichiennes se heurtent dans les Balkans, à propos de l'Illyrie et de l'Albanie. En 1907 - 8, on négocie encore. Mais en décembre 1908, la majeure partie de l'armée italienne est dans le Sud, occupée à déblayer les ruines du tremblement de terre qui ne se limite pas à Messine. C'est le moment que choisit Von Hoetzendorff, le nouveau chef d'état-major autrichien, pour proposer de déclencher une guerre préventive contre l'Italie. L'empereur François Joseph l'en dissuade de justesse. Mais, l'année suivante, il annexe la Bosnie-Herzégovine sans en informer Rome. L'Italie en reste vexée. Du coup, Victor Emmanuel III et Nicolas II, empereur de Russie, se rencontrent à Racconigi et signent un accord secret (encore un !), favorable à la Russie, l'ennemi juré de l'Autriche. Devenue méfiante, celle-ci dresse une barrière fortifiée à sa frontière sud, barrière sur laquelle se briseront bientôt les offensives italiennes.
Or voilà qu'en 1912, l'Italie cède aux pressions intérieures de ses milieux nationalistes et financiers et aux encouragements de l'Autriche qui veut la détourner des Balkans. Elle déclare la guerre à la Turquie et occupe la Lybie. Une campagne militaire très dure aboutit à la Paix d'Ouchy (octobre 1912) qui lui cède ce territoire. Or, au cours du conflit, un incident franco-italien mineur, mais monté en épingle, dresse l'opinion italienne contre la France. C'est donc sans difficulté qu' avec 3 ans d'avance, la Triplice, renforcée, est renouvelée le 05-12-1913 : si la guerre éclate en Europe, l'Italie devra se trouver aux côtés des Empires centraux, contre la France…
Pourquoi donc, 7 mois plus tard, l'Italie va-t-elle se déclarer neutre dans le conflit qui éclate en août 1914 ? Sa situation d'alors va peut-être nous permettre de répondre à la question.

III) L'Italie en 1914

Salandra au pouvoir

Au printemps 1914, Giolitti a de la difficulté à faire passer à la Chambre son projet de budget qui comporte de sérieuses augmentations d'impôts pour solder les frais financiers de la guerre de Lybie. Plutôt que d'être mis en minorité, il applique une stratégie parlementaire qui lui a réussi depuis 11 ans. Il démissionne et, le 21 mars, fait nommer par le Roi un successeur qui ne sera que temporaire en attendant le retour du « patron ». Mais la situation dramatique va permettre à cet intérimaire de rester plus de 2 ans au pouvoir. Giolitti, pris à son propre piège, mourra avant d'avoir retrouvé son fauteuil. C'est donc Antonio Salandra (1853-1931) qui va devoir gérer, dans un premier temps, une grave crise sociale due aux difficultés financières, et dans un second temps, la crise internationale de l'été 1914. Des jacqueries éclatent en Emilie-Romagne, auxquelles s'opposent les milices privées des grands propriétaires terriens. La grève générale paralyse Bologne, Ferrare, Ravenne. L'armée tire sur les manifestants d'Ancône, faisant un certain nombre de morts. Les émeutiers s'emparent de la ville, hissent le drapeau rouge et proclament la République. C'est « la semaine rouge » de 1914 qui mobilise 100.000 soldats pour rétablir l'ordre. Pour la position internationale de l'Italie, Salandra se trouve pris entre 2 feux : l'agitation belliciste d'une part, le pacifisme socialiste de l'autre.

Le courant belliciste

Au début du siècle, l'Italie connaît des influences bellicistes, surtout chez les intellectuels. Avec son « Manifeste pour le Futurisme », Filippo Marinetti (1876-1944) se fait le chantre de la brutalité sous toutes ses formes, dont celle de la guerre : « Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde - , le militarisme, le patriotisme, le geste qui détruit, les libertaires. Nous voulons glorifier les belles idées pour lesquelles on meurt, glorifier le mépris des femmes ». Succès mondial et, en Italie, la mode est aux « soirées futuristes » où l'on exalte la guerre de Lybie (1912). De son exil parisien, le poète Gabriel d'Annunzio (1863-1938) réécrit l'histoire romaine : Auguste a rétabli la paix, avec lui commence la décadence de l'Empire, car la guerre est nécessaire à la vitalité d 'une nation. Au fond, peu importe contre qui on se bat, l'essentiel est de se battre. Des salons, leurs idées gagnent la Cour où l'on prône la guerre pour renforcer la monarchie et Victor Emmanuel III n'est pas contre. D'ailleurs, durant tout son règne (1900-1944), il n'aura qu'une idée : sauver sa dynastie.
La guerre aux côtés des Empires Centraux ? Alberto Pollio (1852-1914), chef d'état-major de l'armée italienne depuis 1908, la prépare ouvertement. Il est très germanophile, ami personnel d'Helmuth von Moltke et de von Hoetzendorf, ses homologues prussien et autrichien. Au dernier renouvellement de la Triplice, il propose spontanément d'augmenter le contingent italien qui, en cas de guerre, doit rejoindre l'Alsace afin de renforcer l'aile gauche allemande. Et il présente un plan de transports ferroviaires qui amèneront sur le Rhin 5 divisions d'infanterie italiennes et 2 de cavalerie. De plus, la flotte de guerre italienne passera sous le commandement des amiraux autrichiens. Nous sommes en décembre 1913, à 7 mois du début des hostilités !

Les opposants à la guerre

Au Parlement, les élections de 1912, au suffrage enfin presque universel, ont amené une forte représentation socialiste ( 1 million de voix et 50 députés ) et l'Italie n'est pas la seule à vivre une très importante poussée à gauche. Au printemps 1914, l'Europe, autant qu'au bord de la guerre, est au bord du Socialisme. Celui-ci vient de s'affirmer au Reichstag en triplant ses députés (113 au lieu de 40) . Il vient de triompher en France avec Jaurès à la Chambre et Viviani (1862-1925) à la Présidence du Conseil. En Russie, les socialistes déclenchent une violente agitation qui tourne à l'émeute à Saint Petersburg couvert de barricades au début juillet. Or l'Internationale socialiste a promis d'empêcher la guerre par la grève générale et le refus des crédits militaires. Comme dans toute l'Europe, la menace de guerre est donc fortement contrebalancée en Italie.
D'autant plus que, le 30 juin, 2 jours après l'attentat de Sarajevo, le général Pollio succombe brusquement à un infarctus. Le Roi le remplace par le général Luigi Cadorna (1850-1928) qui dénonce aussitôt une situation militaire catastrophique ( due selon lui à son prédécesseur dont il a été le rival). La guerre de Lybie (1912-13) a vidé les arsenaux : l'artillerie légère dispose en tout et pour tout de 36 coups par pièce (750 pour un 75 français, 900 pour un 77 allemand) et l'artillerie lourde est inexistante; l'infanterie, où la moitié des soldats n'a pas de manteaux, comprend seulement 5 mitrailleuses par régiment ( 6 par bataillon français et 7 par bataillon allemand !) ; l'aviation est réduite à 25 avions de combat. Le service de renseignement intérieur signale que la Marine Royale renâcle à se mettre aux ordres des amiraux autrichiens. ( Elle a gardé le souvenir de sa défaite à Lissa en juillet 1866). Cependant, tenu à l'écart des tractations diplomatiques, Cadorna conserve le schéma stratégique de la Triplice. Mais quand le gouvernement lui demandera son avis, à la fin de juillet 1914, sa réponse sera évidemment attentiste, ce qui pèsera lourd dans la décision de neutralité.
Deux forces de l'opinion publique divergent entre elles mais sont toutes deux opposées à la guerre. L'Eglise romaine reste barricadée dans son refus de l'annexion des Etats pontificaux par l'Italie unifiée et a excommunié toute la famille royale. Elle a donc longtemps, par le « non expedit », interdit la participation à la vie publique. Mais, petit à petit, avec l'Action catholique , les catholiques redeviennent une force politique non négligeable qui a même son groupe confessionnel ( 10 membres) à la Chambre des députés. Ils sont aux ordres du pape, mais Pie X , pro-autrichien et anti-français, est à l'agonie (il mourra le 8 août) et ne peut intervenir publiquement. Les catholiques italiens sont donc eux aussi dans l'attentisme, contrairement aux catholiques français qui verseront vite dans le bellicisme.
Autre différence, bien plus importante, avec la France : lorsque, début août, s'enclenche le mécanisme des alliances qui mène à l'abime, les socialistes français, aussi bien que les socio-démocrates allemands ou les travaillistes anglais, tous pour des raisons différentes, ne s'opposeront pas à la guerre et voteront les crédits militaires. Seuls les socialistes italiens restent fidèles à la défense de la paix, comme en témoigne cet article du 29 juillet. Il est intitulé « A bas la guerre », et signé de Benito Mussolini, directeur du journal l'Avanti, dont voici la conclusion: « Ou bien le gouvernement accepte cette nécessité ( = de rester dans une neutralité absolue) ou bien le prolétariat saura la lui imposer par tous les moyens. L'heure des grandes responsabilités a sonné. Le prolétariat accepterait qu'on le conduise à la boucherie une fois de plus ? ce n'est pas notre sentiment. Mais il faut avancer, agir, ne pas perdre de temps, mobiliser nos forces. Depuis les cercles politiques, les organisations économiques, les communes, les provinces où notre parti a des représentants, depuis les multitudes profondes du prolétariat, qu'un seul cri s'élève, et qu'il se répète sur toutes les places et sur toutes les routes de l'Italie : « A bas la guerre ! ». Le jour est venu où le prolétariat italien doit servir fidèlement le vieux mot d'ordre : « Pas un homme, pas un sou pour la guerre », quel que soit le prix à payer ». (voir note 2)

La neutralité

L'attentat de Sarajevo (28 juin) a fait débuter la crise de l'été 1914. Il ne touche guère le gouvernement italien qui, nous l'avons vu a alors d'autres soucis. Salandra laisse son ministre des affaires étrangères suivre les événements d'un conflit localisé qui n'est pas le premier dans les Balkans (guerres de 1912-1913). Mais le 23 juillet, le chancelier d'Autriche, qui veut en finir avec la Serbie, arrache à son Empereur un ultimatum à Belgrade, en 8 points qu'il pense inacceptables. Or la Serbie, à un point près, l'accepte le 25 juillet. L'Autriche considère que l'ultimatum « a été repoussé » et, le 28 juillet, déclare la guerre à la Serbie. Le mécanisme des alliances se met en marche. La Russie alliée de la Serbie, mobilise face à la frontière autrichienne de Galicie. Le 30 juillet, l'Autriche décrète la mobilisation générale contre la Russie. La France intervient en faveur de sa grande alliée, mais l'Allemagne lui lance un ultimatum impossible à accepter. Cela sent la guerre inévitable, pense Salandra. L'Italie va-t-elle participer au conflit comme le lui enjoint son adhésion à la Triplice ?
Pourquoi pas ? Mais à une condition : que l'Autriche lui rende enfin les terres irrédentes, Trente et Trieste. C'est ce qu'elle demande le 30 juillet sur le conseil de Giolitti qui admettrait « une intervention payante » Le lendemain l'Autriche cède en principe sur le Trentin mais pas sur Trieste qui lui est indispensable car c'est son seul port de mer. Le 1er août, le cabinet Salandra, siège toute la journée, bien décidé à ne pas intervenir dans le conflit. Il trouve enfin un argument (une argutie ?) pour justifier sa position : le 23 juillet, l'Autriche ne l'a pas prévenue de son ultimatum à la Serbie. Elle n'a donc pas respecté ses engagements du traité d'alliance avec l'Italie qui prévoyait une information préalable à tout acte belliqueux. L'Italie est donc en droit de ne pas intervenir dans le conflit. La décision est prise le 1er août au soir. Elle est notifiée officiellement aux Puissances le 2 août au matin. Ce jour-là, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie et la France décrète la mobilisation générale. Le fatal engrenage continue à tourner, mais l'Italie y échappe… provisoirement.

IV) Les conséquences pour l'armée française

L'attitude du ministère de l'Intérieur français

A Vienne, la notification de la neutralité italienne est accueillie sans surprise mais avec dépit. L'état-major est obligé de laisser des troupes importantes sur sa frontière sud. Ces troupes lui feront cruellement défaut à l'indécise bataille de Galicie qui voit s'affronter 1.200.000 Russes et 1.000.000 d'austro-hongrois en nette infériorité numérique. A Berlin, c'est l'indifférence la plus totale. Le plan Schlieffen prévoit la défaite française en 41 jours (précision toute prussienne !). Le contingent italien serait arrivé sur le Rhin après la victoire qui permettait de retourner toute l'armée allemande contre la Russie avec laquelle les Italiens n'avaient rien à faire.
A Paris, au contraire, c'est le soulagement. Le ministère de l'Intérieur tenait toute prêtes, en cas de guerre, ses mesures concernant les étrangers résidant en France. Tous doivent se présenter aux Autorités le 2ième jour de la mobilisation, c'est à dire le 3 août. Sinon, ils seront considérés comme espions et arrêtés par la force publique. A partir du 3ième jour, ils ne peuvent se déplacer sans un laissez-passer avec photo d'identité. Sur les 1.200.000 étrangers résidant en France en 1914, 420.000 sont des Italiens. Or, le 3 août, Peppino Garibaldi, petit-fils du Héros, lance un appel pour constituer une « légion garibaldienne ». Le même jour, Riciotto Canudo, un cinéaste alors connu, (c'est lui le premier qui a qualifié le cinéma de « septième art »), organise l'engagement volontaire des Italiens de Paris au service de la France. En 2 jours, 8.000 sur 35.000 se présentent spontanément. Devant cette réaction des transalpins, le 17 août, une circulaire du ministre de l'Intérieur Malvy demande aux préfets et aux maires de traiter leurs dossiers avec la plus grande bienveillance et de faciliter les formalités pour les Italiens désirant leur rapatriement. A l'automne, la « légion garibaldienne » devient le 4ième régiment de marche du 1er régiment étranger et 5.000 Italiens se sont engagés dans la Légion étrangère. Parmi ces volontaires, Lazare Ponticelli qui sera le dernier poilu « français » survivant, mort le 12 mars 2008 (voir note 3).

Conséquences stratégiques

Pour comprendre les conséquences stratégiques de la neutralité italienne, il faut d'abord rappeler que le territoire français est alors divisé en 21 régions militaires. Chacune d'elles assure le recrutement régional d'1 Corps d'armée d'Active, environ 40.000 hommes répartis en 2 divisions d'infanterie, 1 de cavalerie, avec l'appui d'artillerie et de la logistique. La défense des Alpes est assurée par le XIV° Corps (Lyon, Grenoble, Chambéry) au nord, et par le XV° Corps (Marseille, Toulon, Nice) au sud. Jusqu'au Plan XVII, élaboré par le général Joffre, de 1911 au mois de mai 1914, ces 2 Corps d'armée, qui devenaient « l'Armée des Alpes », devaient rester sur place pour défendre ce territoire contre l'Italie hostile de la Triplice ( Plan XVI 1906 ).
Mais nous avons vu que la situation a évolué. Et dans l'introduction du Plan XVII, appelée « bases du Plan », on trouve écrit dès 1913 : « Tout porte à croire que l'Italie restera sur l'expectative et se tiendra prête à intervenir, après les premiers événements, du côté où elle se sentira en mesure de satisfaire ses désirs de conquête ». Les accords de 1902, bien que secrets, sont vaguement connus par l'état-major français, qui, à la différence de l'Italie, travaille en collaboration avec les services civils. En conséquence, la 2° partie du Plan XVII, qui traite de la concentration des forces, intègre dans ses rouages parfaitement huilés, le transport immédiat du XIV° Corps vers les Vosges alsaciennes, et celui du XV° Corps vers le plateau lorrain.
Transport immédiat, car, selon les services de renseignements du 2° bureau : « L'action de l'Italie ne peut être ni rapide, en raison des lenteurs de sa mobilisation, ni redoutable, en raison des difficultés que présente une action offensive sur le front des Alpes ». Le Plan XVII en tire la conséquence : « Des forces françaises numériquement très inférieures, s'appuyant sur les places qui barrent les routes carrossables, seraient en état, le cas échéant, sinon d'arrêter l'invasion, tout au moins de contraindre les corps italiens à n'avancer qu'avec une extrême circonspection. Par suite de la lenteur de la mobilisation de nos adversaires, cette mission, d'ordre essentiellement défensif, n'exige pas de sérieux efforts avant la fin du 1er mois après la mobilisation ». On peut donc « confier cette mission à des divisions de réserve qui auront acquis assez de cohérence et de résistance pour faire bonne figure sur le champ de bataille ».
Le Plan XVII prévoyait donc les 2 possibilités : neutralité de l'Italie ou guerre contre elle. Joffre n'a qu'à appliquer la première hypothèse Dès le 17 août, « l'Armée des Alpes » est dissoute puisque ses 2 Corps d'armée sont partis pour la frontière nord-est. Signalons quand même que le XV° Corps, après l'échec de l'offensive en Lorraine, participera à la victoire de la Marne. Et que le XIV° jouera un rôle essentiel dans la bataille de Picardie, premier épisode de la « course à la mer ». On peut donc, à la limite, se demander : dans quelle mesure la présence des divisions de l'éphémère « Armée des Alpes » a contribué à l'arrêt des troupes allemandes qui, selon le Plan Schlieffen devaient mettre hors de combat l'armée française en 41 jours ( admirons la précision prussienne !).

Conclusion : « Mai più »

Le premier août 1914, en France, s'est réalisée «  l'union sacrée », selon l'expression célèbre de Raymond Poincaré. Le premier août, en Italie, après bien des hésitations, s'est imposé « il sacro egoismo »( = l'égoïsme sacré ), selon l'expression d'Antonio Salandra, le 18-10-1914, devant une assemblée de diplomates italiens. Cet oxymore, cette alliance de mots contradictoires, ne relève pas seulement de la rhétorique. Il résume l'ambiguïté de la position italienne en ces jours tragiques qui virent le début du calvaire de millions d'hommes.
Ce calvaire, un soldat italien, Edmondo Furlan, sculpteur de son état, l'a traduit, entre 2 combats, dans « le Christ de la tranchée » qui orne la basilique d'Aquileia. Les Autrichiens s'emparèrent de la position italienne mais respectèrent l'œuvre demeurée intacte. Le 26 juillet 2014, dans le cadre du Centenaire de la Grande Guerre, la Province d'Udine déposait à ses pieds une couronne de lauriers. C'était un hommage aux 30.000 frioulans italophones enrôlés malgré eux dans l'armée autrichienne : 3.000 y laissèrent leur vie. Encore une ambiguïté…
Mieux vaut peut-être se tourner vers l'avenir, comme le Ministre de l'Instruction publique, Stefania Giannini, y invite tous les jeunes italiens. Elle a en effet lancé un concours national à tous les niveaux scolaires, dans tous les établissements. Ce concours a pour thème : «  Mai più le trincee  » Traduction : « Jamais plus les tranchées ». Oui vraiment : « Mai più ».

Louis Touvier pour ARIA 13-11-2014

Notes

(Note 1) Bligny Pour ne pas être en reste avec la France, intervenue en Italie après Caporetto, le général Diaz , envoie 2 divisions italiennes sur le front de Champagne. A Bligny au S.O. de Reims, elles arrêtent l'offensive allemande du printemps 18, au prix de pertes sévères , 5.000 morts, qui reposent au cimetière militaire italien implanté dans cette bourgade.

(Note 2) Trois mois plus tard, Mussolini, exclu du Parti socialiste, fonde « Il popolo d'Italia ». Il y prône l'entrée en guerre de l'Italie contre l'Autriche. On a beaucoup glosé sur ce revirement brutal. On savait que D'Annunzio, interventionniste dès le début, avait eu ses énormes dettes payées par la France. Pour Mussolini, on cherchait des causes psychologiques… Or un historien anglais (Cambridge), Peter Mortland, vient de découvrir en 2009 des preuves écrites que, en 1917, Mussolini touchait 100 livres par semaine (= 6.400 euro) de la part du Ministère anglais des Affaires étrangères. En fut-il de même dès 1914 ? Cela reste à prouver.

(Note 3) Lazzaro Ponticelli : émigré en France, il s'engage dans la Légion garibaldienne en 1914. Il se bat sous l'uniforme français (4° régiment de marche du 1° Etranger) en 1914-15 dans l'Argonne. En mai 1915, il est renvoyé de force en Italie. Il se bat sur l'Isonzo et au Monte Grappa. Rentré en France, il ne fut naturalisé qu'en 1939. Le « dernier poilu français de 1914" était en réalité italien à l'époque !