24 mai 1915 : l’Italie entre en guerre

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24 mai 1915 : l’Italie entre en guerre

Image2La célébration du centenaire de l’entrée en guerre de l’Italie, 24 mai 1915, n’a pas revêtu  l’importance du centenaire de la Grande Guerre en 2014.

Certes les médias s’en ont fait l’écho…Certes les associations d’alpini ont beaucoup œuvré sur les Alpes…Quelques villes comme Ferrare ou Barletta ont organisé des expositions ou des rassemblements. Mais Florence par exemple a bien plus abondamment célébré les 750 ans de la naissance de Dante…

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Cette célébration du 24 mai 1915 a quand même été marquée à Rome. Le matin du 24 mai, à l’autel de la patrie du Vittoriano, dépôt de gerbes  par le Président de la République, Sergio Mattarella, et par la ministre de la défense, Roberta Pinotti.

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L’après-midi, grande cérémonie au Monte San Michele, sur le plateau du Carso, près de Gorizia, avec la présence symbolique des ambassadeurs autrichien, hongrois, slovène et croate, représentant toutes les nations impliquées dans les combats sur ces lieux symboliques.

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Mr. Mattarella y a prononcé un discours dont voici les idées directrices. Sans accepter la notion trop ambigüe de « 4° guerre d’indépendance », il reconnaît que cette guerre a été l’occasion de l’unité réelle de toutes les régions d’Italie et de la prise de conscience nationale de cette unité. Mais ce progrès a coûté trop de souffrances, de vies brisées, trop de morts et trop d’injustices. L’Italie a encore besoin de travaux de toutes sortes sur cette période douloureuse de son histoire. Il termine en affirmant : « Nous ne devons pas avoir peur de la vérité. Nous devons la rechercher. Sinon toute célébration ne serait que rhétorique ».
De la rhétorique ?

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En voici un exemple de 1950. Il est rédigé par un éminent professeur d’Université pour un manuel d’histoire «  destiné au peuple comme aux étudiants » de l’après-Fascisme pour leur donner le goût de « l’histoire vraie » et qui connut de nombreuses éditions. Je cite le paragraphe intitulé «  Pourquoi l’Italie est entrée en guerre ». « Pendant les 10 mois de notre neutralité, il y eut 2 courants : une minorité de neutralistes et une large majorité d’interventionnistes pour la libération des provinces irrédentes…L’immense majorité des Italiens salua cette intervention comme une 4° guerre d’indépendance... En 1915, les députés neutralistes firent démissionner le premier ministre Salandra l’interventionniste pour le remplacer par Giolitti le neutraliste. Mais un plébiscite populaire obtint du Roi le retour de Salandra au gouvernement ….La guerre était devenue populaire à cause du sens de l’humanisme et de la justice qui est dans la nature des Italiens. L’agression de la Belgique, les atrocités allemandes, la destruction des monuments de l’art français donnaient à la guerre menée par l’Entente (franco-anglo-russe) le plus sacré des drapeaux : l’étendard de la civilisation contre la barbarie ».
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Le Président  Mattarella avait raison. Tout est faux dans ce «  bourrage de crânes ». Tout n’est que rhétorique cocardière et creuse, comme on va le constater dans cette modeste prestation en 3 parties dont les titres seront en Italien. ERRARE : l’Italie ne sait de quel côté pencher…ERRORE : elle fait le mauvais choix de la guerre…ORRORE : la boucherie commence.

Première partie : ERRARE

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Le 1° aout 1914, l’Italie est toujours membre de la Triplice, alliée militairement aux Empires Centraux. Cependant, elle proclame sa neutralité avec pour justification le fait que l’Autriche-Hongrie ne l’a pas prévenue de son ultimatum à la Serbie. Nous avons vu l’an dernier ce qu’il fallait penser de ce faux-fuyant. L’intervention militaire étant écartée, cela n’empêche en rien une intense activité diplomatique qui varie d’interlocuteur au gré du déroulement des opérations militaires.

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Le 1° aout, le jour même où il proclame sa neutralité, le gouvernement italien, présidé par Antonio Salandra, entreprend une démarche officieuse auprès du gouvernement de Vienne. L’Italie lui fait savoir qu’elle serait prête à s’engager à ses côtés si elle obtenait un accord précis sur ses « terres irrédentes » dont les symboles sont les villes de Trente et de Trieste .Or Berlin estime que la guerre sera courte et que l’Allemagne aura vite fait d’écraser la France. L’intervention italienne sera donc inutile. Vienne en est vite convaincue et ne daigne donc même pas répondre à Rome.

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Cependant, dès le 5 août, le « rouleau compresseur russe » s’est mis en branle et  2 de ses armées envahissent la Prusse orientale. A l’ouest, les Allemands ont envahi la Belgique le 4 août mais ils  piétinent autour de Liège. Les Français se préparent à attaquer en Lorraine. Mais surtout les Anglais débarquent à Calais.

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Le ministre des Affaires Etrangères italien San Giuliano, ami du roi Georges V, connaît leur détermination. Le 11 aout, il télégraphie à son ambassadeur à Londres pour une alliance avec les pays de’ l’Entente.

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D’emblée, les conditions fixent la barre très haut. Domination sur toute l’Adriatique, Trentin jusqu’au Brenner, Trieste et les iles de la côte dalmate. Mis au courant-, les Russes refusent : ils veulent toute la Dalmatie pour la future Yougoslavie issue de la Serbie qu’ils protègent. Le gouvernement français consulté propose, en compensation de la Dalmatie, Nice et peut-être la Corse. Clémenceau, lui, préfèrerait céder la Tunisie !…. La proposition italienne est provisoirement enterrée et, le 23 aout une note italienne aux Empires Centraux confirme la neutralité, moyennant seulement quelques compensations d’ailleurs prévues par le traité de la Triplice : le retour de Trente à l’Italie est nécessaire et Trieste deviendrait une ville libre. Naturellement  Vienne renvoie la décision à la réussite de négociations à venir.

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Au mois d’octobre, le cours de la guerre a changé. L’offensive russe contre l’Allemagne a été brisée à Tannenberg ; celle contre les Autrichiens a été stoppée en Galicie ; les  Franco-Anglais ont gagné la bataille de la Marne et ont bloqué les Allemands dans la « course à la mer ». La guerre de mouvements devient guerre de positions,  enterrée dans les tranchées. Pour l’Italie, c’est le moment de proclamer par la voix de Salandra son « égoïsme sacré », sa neutralité absolue. Cependant ,lorsque le ministre San Giulano meurt le16 octobre, Salandra le remplace par Sydney Sonnino, jusqu’ici plutôt neutraliste.

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L’ambiguïté continue…
Dès novembre 1914, Sonnino demande à l’attaché militaire de son ambassade à Paris, le lieutenant-colonel Breganze, un rapport sur l’état de l’armée française. Après une tournée sur le front, Breganze fournit un rapport très favorable confirmé par un second rapport en février 1915. (Evidemment, rien de tel avec les armées austro-allemandes qui verraient d’un mauvais œil une pareille demande italienne). En décembre, Sonnino rouvre donc les négociations avec l’Entente. Afin de montrer la détermination de son pays, le 25 décembre, il fait débarquer des troupes à Valona pour – c’est le prétexte – empêcher les Autrichiens de fournir des armes en contrebande aux Albanais opposés aux Serbes.

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Le 13 janvier 1915, un terrible tremblement de terre cause 33.000 morts dans les Abruzzes et occupe donc toute l’actualité. Giolitti, ex-président du Conseil et leader des neutralistes, en profite pour déclarer : « On peut, sans guerre obtenir beaucoup de choses ». Et l’opinion publique l’approuve largement.

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Le camp des bellicistes est déçu. Pour l’instant, ils ne représentent que des groupes restreints mais influents. Citons d’abord le Roi Victor Emmanuel III et la Cour. Pour eux il faut à tout prix sauver la monarchie de la crise de régime ; ils ont en effet eu très peur des mouvements révolutionnaires de juin 1914…

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Les Républicains et les Francs-maçons qui exaltent l’engagement de la Légion garibaldienne sur le front français… Les artistes du mouvement Futuriste qui glorifient « les belles idées pour lesquelles on meurt »…Les intellectuels, comme d’Annunzio, qui prônent l’alliance des « latins contre les Germains » !...Les industriels du Nord aux prises avec de graves difficultés économiques dues à la pénurie de produits finis d’importation et à la crise du crédit des banques italiennes largement dominées par la finance allemande…

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Cependant le camp pacifiste reste largement majoritaire. Les Catholiques, très nombreux mais interdits de politique par le « non expedit » de Pie IX, approuvent le nouveau pape, Benoît XV, qui, dès le 3 septembre 1914, avait prôné la « paix blanche ». et dénoncé « le massacre inutile ». Surtout, le pape s’oppose à  la guerre contre l’Autriche, puissance catholique et protectrice de la Papauté victime d’une Royauté italienne usurpatrice et excommuniée.

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Pour une fois, les Catholiques rejoignent les Socialistes, fiers d’avoir sauvé l’honneur de la Deuxième Internationale en étant le seul parti de gauche en Europe à refuser de voter les crédits de guerre. Comme ils animent les syndicats ouvriers et paysans, ils représentent la masse des travailleurs. L’Italie semble donc bien ancrée dans la neutralité dont elle réitère la proclamation le 6 octobre. Mais 12 jours plus tard, le 18 octobre, paraît l’article explosif d’un dénommé Benito Mussolini.

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Le 29 juillet, ce  Mussolini, rédacteur en chef du journal socialiste « l’Avanti », avait intitulé son éditorial « A bas la guerre ». Et voici que, à peine 3 mois plus tard, sans prévenir qui que ce soit, il devient publiquement interventionniste. Il est aussitôt suspendu et exclu du Parti le 24 octobre. Le 15 novembre, il fonde le « Faisceau d’Action Révolutionnaire » et lance son journal « Il Popolo d’Italia » qui va faire campagne pour l’entrée en guerre aux côtés de l’Entente…On a beaucoup glosé sur ce revirement brutal. Les explications sont nombreuses. Pour l’instant, aucune n’est convaincante. Les 2 seuls faits assurés sont 1) que l’ambassadeur français Barrère a soutenu le nouveau journal en lui assurant des publicités rémunératrices et 2) qu’en 1917, Mussolini était stipendié par l’Angleterre. Toujours est-il que ce revirement entraîne de nombreux militants socialistes et syndicalistes dans la bataille pour l’entrée en guerre de l’Italie. Cela renforce le camp belliciste qui va bientôt commettre l’erreur fatale du 26 avril 1915.

 

2° partie :  ERRORE

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Peut-être est-il besoin de  rappeler, en les simplifiant à outrance,  les termes différents du chantage italien sur les puissances en guerre ? Avec les Empires centraux, c’est : « Que nous donnez-vous tout de suite si l’Italie reste neutre ? ». Avec les Alliés de l’Entente, c’est : « Que nous donnerez-vous, après la victoire, si l’Italie entre en guerre à vos côtés ? ». Pour comprendre les réponses des interlocuteurs de ce cynique marchandage, il faut saisir les intérêts de chacun.

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Les Français se contenteraient de la neutralité qui a déjà libéré leur Armée des Alpes pour le front nord-est. La guerre contre l’Autriche n’est pas indispensable mais serait cependant la bienvenue pour aider leurs alliés Serbes qui peinent à résister à la pression autrichienne. Cependant, le gouvernement français aide les banquiers à limiter puis à dépasser les banques allemandes très influentes en Italie. La guerre les éliminerait totalement… Les Russes sont partagés. Certes, la belligérance italienne  soulagerait leur front galicien contre l’Autriche, d’autant plus qu’ils doivent désormais faire face, dans le Caucase, à la Turquie qui leur a déclaré la guerre en octobre 1914. Mais, accepter l’Italie comme allié actif, c’est accepter ses revendications sur la Dalmatie qu’ils ont promise à leurs protégés Serbes en vue de constituer,  après la guerre,  une grande Yougoslavie…

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Paradoxalement, les plus intéressés sont  les Anglais qui semblent pourtant les plus éloignés géographiquement. Leur cabinet de guerre est animé par un jeune et énergique Premier Lord de l’Amirauté, un dénommé Winston Churchill. Celui-ci veut s’assurer de la complète maîtrise des mers, et donc de la Méditerranée. Or la flotte italienne n’est pas à négliger et surtout la belligérance italienne permettrait à l’Entente d’attaquer les Empires Centraux par ce que Churchill appelle « le ventre mou de l’Europe », la région de Trieste. Enfin, il est en train de mettre au point son projet de forcer les détroits des Dardanelles et du Bosphore pour donner la main aux Russes. L’attaque est prévue pour mars 1915. L’Italie serait alors  un atout de plus pour la réussite de sa stratégie.

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En face, l’Allemagne regretterait bien sûr que l’armée autrichienne, son alliée, voie diminuer son potentiel opérationnel à l’est. Mais il n’est jamais question d’une guerre italo-allemande (celle-ci n’interviendra qu’en août 1916). La neutralité italienne lui suffit. A la fin de l’automne 1914, le Kaiser envoie donc à Rome en mission extraordinaire d’apaisement son ami et ex-chancelier Bernhard von Bülow, marié à une italienne. Cette mission de bons offices finira par échouer.

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Car, à Vienne, le ministre d’origine hongroise, Stephan  Burian, soutenu par l’Empereur François-Joseph très italophobe, veut à tout prix éviter le démantèlement de l’Autriche-Hongrie, empire multinational qui se craquelle de partout. Pour lui, il n’est pas question de céder aux demandes italiennes, ne serait-ce que sur le Trentin pourtant italophone. Ce serait donner le signal de la dislocation de l’Empire. Vienne reste donc intraitable.

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Winston Churchill a imposé ses vues à l’Angleterre et à la France. On va se  battre en Méditerranée. Pas en Grèce, qui refuse l’alliance contre l’Allemagne…Car la Reine est la sœur du Kaiser ! L’expédition des Dardanelles contre les Turcs se révèle vite un échec (200.000 morts franco-anglais)… Reste l’Italie. Churchill relance donc la négociation avec elle juste au moment où l’Autriche-Hongrie de Burian refuse toute discussion. Le 4 mars , l’Italie présente à l’Entente un nouveau mémorandum de ses revendications. Mais l’ambassadeur de Russie Sozonof persiste à tout bloquer à cause de la Dalmatie.

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Finalement, le ministre français Delcassé propose de couper la poire en 2. L’Italie n’aura que la moitié de la Dalmatie mais, en compensation, une part du gâteau des colonies allemandes à se partager après la victoire. Le 25 mars Sozonof, approuvé par le Tsar le 5 avril, accepte le compromis. Le 8 avril, l’Italie de Salandra feint de tenter un ultime effort pour la paix dans une note comminatoire à Vienne  Le verbe « feindre ».est justifié par le fait que, ce même jour, à Londres, l’Italie engage des discussions « en vue d’un traité ».

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Comme Vienne a rejeté brutalement la note du 8 avril, l’Italie n’hésite plus et, le 26 avril, elle signe le traité de Londres. Moyennant satisfaction promise de ses ambitions territoriales, elle s’engage à déclarer la guerre à l’Autriche dans le mois qui suit. Mais ce traité est un traité secret. Il faudra sa publication par les Bolcheviks en 1917 pour que tous ces marchandages soient connus et dénoncés.

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Depuis le début mars, Salandra a lâché la bride aux interventionnistes. Il autorise D’Annunzio, exilé à Paris pour cause de dettes impayées, à rentrer dans son pays.. Miraculeusement, toutes ces dettes viennent d’être acquittées (par la France !). Le 3 mai, sans consulter le Parlement, Salandra dénonce officiellement le traité de la Triplice et laisse l’agitation belliciste gagner toutes les régions. L’exemple typique en est le fameux « discours du Quarto » que D’Annunzio prononce  le 5 mai à Gênes. Le 13 mai, une foule d’excités bien encadrée, tolérée par la police et réclamant la guerre envahit la Chambre des députés en majorité  réticents à l’aventure et opposés à la rupture de la Triplice. Salandra, mis en minorité, démissionne.

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Normalement, pour lui succéder, le Roi devrait faire appel au leader de l’opposition parlementaire, Giolitti le neutraliste. Mais le 16 mai, craignant pour son trône, menacé cette fois par les extrémistes de Droite, Victor-Emmanuel III rappelle Salandra. La pression de la rue est telle que, le 20 mai, de justesse, Salandra obtient des députés les pleins pouvoirs sans préciser leur usage. Le 22 , il décrète la mobilisation générale et le 24 mai, l’Italie déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie. L’horreur peut débuter.

 

 

 

3° partie  ORRORE

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Toute guerre est une horreur. Mais la guerre italienne de 15-18 vit son horreur, certes  causée par l’ennemi autrichien, mais présentant cette particularité d’avoir été aussi le fait de l’Italie elle-même, tant ses dirigeants montrèrent de mépris pour la vie humaine. L’impréparation est totale du sommet à la base de l’armée. Le chef d’état-major, Luigi Cadorna, prévenu après le traité de Londres, doit changer toute sa stratégie en 1 mois. Sa stratégie,…Il n’en n’a qu’une. Convoqué devant le Roi, il lui déclare : « Mon père a conduit votre grand-père à Rome. Je conduirai votre Majesté à Trieste ». Pour y arriver, ce seront pendant plus de 2 ans, les 11 offensives  sur l’Isonzo, où la paysannerie italienne servit de chair à canon. Un seul exemple. La 6° offensive tua 59.000 italiens et en blessa 141.000. En face, il y eut 4.500 morts et 18.000 blessés.

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Autre exemple de ce mépris de la vie humaine, tiré de la doctrine officielle de l’état-major italien. Si une mitrailleuse ennemie gêne la progression, on estime le nombre de morts qu’elle peut causer et on double ce nombre en soldats qui l’attaquent. La moitié tombe et l’autre moitié peut passer ! Au total, cette impéritie militaire se solda par 670.000 morts au combat et 950.000 blessés dont 220.000 mutilés. Il faut y ajouter les 72.000 victimes civiles.

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En application du Code pénal, les cours martiales jugèrent 263.000 soldats et 62.000civils. Elles condamnèrent 16.000 soldats à la prison à perpétuité et prononcèrent plus de 4.000 condamnations à mort dont 1.100 suivies d’exécutions. Sans compter les décimations sauvages comme celles rapportées par les écrivains Emilio Lussu et Carlo Salsa : une enquête officieuse en dénombre  des dizaines de cas, justifiés a posteriori par Cadorna.

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Il fut interdit aux familles italiennes d’envoyer des colis aux 600.000 prisonniers pour les punir de leur « lâcheté ». Quand les soldats Français vinrent au secours après Caporetto, ils furent scandalisés de la morgue et de la cruauté de beaucoup d’officiers italiens, pour la plupart des nobliaux piémontais, envers leurs inférieurs. Ceux-ci chantaient : « Braves sont les soldats, minables sont les généraux » ou bien « A Villavicentina/ Y a les embusqués/ Au sommet du Saint Michel/ Y a les désespérés ».

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Il n’est pas étonnant que, sur les 6.000.000 mobilisables, il y eut 500.000 rénitents et 400.000 déserteurs (60.000 en France). Sur ces 900.000 insoumis, 200.000 furent repris mais 700.000 émigrèrent clandestinement malgré la menace de 15 ans de prison pour avoir  hébergé l’un de ces hors la loi. Pour combler les vides, il fallut appeler en 1918 des jeunes de 17 ans qui ne furent dispensés de combattre que par l’armistice du 4 novembre 1918.

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En 1915, les soldats furent envoyés au feu presque sans armes et sans équipements. Dans l’interminable catalogue des insuffisances, voici un exemple dont on ne sait s’il faut rire ou s’indigner : pour couper les fils de fer barbelés ennemis, on réquisitionna tous les ciseaux de jardinier avec lesquels on taille les haies ! Plus grave encore, si l’on peut dire, l’armée italienne entra en guerre avec, en tout et pour tout, 286 bouches à feu (En 1914, Français et Allemands avaient chacun environ 5.000 pièces de campagne) . Et tout à l’avenant…L’impéritie civile et militaire, leur mépris de la vie humaine, ont donc bien augmenté l’horreur de la guerre.

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Après cette guerre, le Fascisme fit taire les critiques et promut Cadorna Maréchal. Aujourd’hui, les municipalités débaptisent rues et places à son nom Dès 1923, le Fascisme édifia la plupart des grandioses monuments à la gloire du sacrifice des soldats italiens. La rhétorique des inaugurations fit naître le mythe d’une Italie unie dans la guerre et montant au front au nom du patriotisme.

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La seconde guerre mondiale frappa aussi les civils de toutes les régions italiennes. Mais il était si nécessaire d’exalter la Résistance que ce n’était pas le moment,  au contraire, d’une présentation  critique du front italien 30 ans auparavant et sa glorification continua. Rappelons seulement l’extrait lu en introduction ! Mais depuis, grâce surtout à l’ouverture des archives, le mythe a été bien écorné. En témoigne l’évolution du cinéma italien à propos de la guerre de 1915-1918.

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Les films muets de l’époque ridiculisent l’adversaire autrichien dans, par exemple « Maciste l’Alpino » de 1916 ou exaltent l’héroïsme des combattants du Piave dans le « Resistere » de 1918. Le Fascisme ne tolère aucune critique. Il fonde la LUCE, acronyme de l’Union Cinématographique Educative, patriotiquement éducative s’entend !

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A Cinecittà, on sanctifie l’Armée, de « Scipion l’Africain » à « L’escadron blanc »de Lybie.. Après la Libération, de nombreux films exaltent la Résistance, qui a pris la succession de l’héroïque Première Guerre : « La légende du Piave »  (1952) et « La campana di San Giusto » (1954) en sont de bons exemples.

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« La grande guerre » de Monicelli (1959) est certes une « comédie à l’italienne ». Elle fait rire des 2 personnages qui, au dernier moment, se transforment quand même en héros. Parallèlement, on commence à rire du Fascisme avec « La marche sur Rome »(1962) ou de la capitulation du 8 septembre 1943 avec« Tutti a casa »(1960).

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1970 est le grand tournant avec « I recuperanti »  d’Ermano Olmi et surtout « Uomini contro » de Dino Risi. Les réactions des politiques, les indignations des Associations patriotiques, les menaces des néo-fascistes sont telles que le film est vite retiré de l’affiche et ne ressortira qu’en 1997. L’affrontement intellectuel entre conservateurs et historiens tourne finalement à l’avantage de ceux-ci.

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En 2.009 Marco Bellochio, dans « Vincere » dénonce, à propos de Mussolini, la violence interventionniste de la marche à la guerre.

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En 2013, Leonardo Tiberi fournit à la télévision un excellent docu-fiction intitulé « Boue et gloire ». Olmi, encore lui , tourne « Torneranno i prati » récemment projeté au Festival d’Annecy. « Uomini contro » avait été un scandale national. « Torneranno i prati » est sorti le 4 novembre 2014, jour de la commémoration de l’Armistice, devant le Président Napolitano. Le surlendemain, 100 copies étaient projetées dans toute l’Italie et même devant le contingent italien opérant en Afghanistan. Ce film a obtenu de nombreux prix de toutes sortes. Il est donc admis publiquement et officiellement  que l’entrée en guerre de l’Italie fut « une erreur fatale et une horreur inutile » qui mena au Fascisme.

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Et pourtant, telle une fleur du Mal, sur la boue sanglante, s’est épanouie la poésie d’un simple soldat, nommé Giuseppe Ungaretti.

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Quelques poèmes, courts mais denses, de son recueil de guerre intitulé paradoxalement « Allegria », vont être lus en guise de conclusion. En Italien, bien sûr, puis traduits en essayant d’en conserver la beauté.

 

 

 

 

 

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Sous les auspices de la «  Colombe de la Paix » de Picasso.

Texte de Louis Touvier, conférence donnée le 5 novembre 2015 à l'ARIA.


GIUSEPPE UNGARETTI (1888 – 1970 )

FRATELLI

Di che reggimento siete,
fratelli ?

Parola tremante
nella notte

Foglia appena nata

Nell’aria spasimante
involontaria rivolta
dell’uomo presente alla sua
fragilità

Fratelli

Mariano il  15 luglio 1916


IN DORMIVEGLIA

Assisto la notte violentata

L’aria è crivellata
come una trina
dalle schioppettate
degli uomini
ritratti
nelle trincee
come le lumacche nel loro guscio

Mi pare
che un affannato
nugolo di scalpellini
batta il lastricato
di pietra di lava
delle mie strade
e io l’ascolti
non vedendo,
in dormiveglia


Valloncello di Cima Quattro il 16 agosto 1916


PELLEGRINAGGIO

In agguato
in queste budella
di macerie
ore e ore
ho strascicato
la mia carcassa
usata dal fango
come una suola
o come un seme
di spinalba

Ungaretti
uomo di pena
ti basta un’illusione
per farti coraggio

Un riflettore
di là
mette un mare
nella nebbia


Valloncello dell’Albero Isolato  il 16 agosto 1916


SAN MARTINO DEL CARSO

Di queste case
non è rimasto
che qualche
brandello di muro

Di tanti che mi corrispondevano
non è rimasto
neppure tanto

Ma nel cuore
nessuna croce manca

Ḕ il mio cuore
il paese più straziato


Valloncello dell’Albero Isolato il 27 agosto 1916


SOLDATI

Si sta come
d’autunno
sugli alberi
le foglie


Bosco di Courton  luglio 1918

FRḔRES

De quel régiment êtes-vous
frères ?

Mot tremblant
dans la nuit

Feuille à peine ouverte

Dans l’air vibrant de douleur
l’involontaire révolte
de l’homme conscient  de sa
fragilité

Frères

Mariano le 15  juillet 1916


DANS UN DEMI-SOMMEIL

La nuit est violée devant moi

L’air est percé de trous
come une dentelle
par les coups de feu
des hommes
retirés
dans les tranchées
comme des escargots dans leur coquille

Il me semble
qu’une nuée haletante
de tailleurs de pierres
bat le pavé
de lave
de mes rues
et que je les entends
sans les voir
dans un demi-sommeil


Valloncello di Cima Quattro le 16 août 1916


PḖLERINAGE

Aux aguets
dans ces boyaux
de ruines
pendant des heures et des heures
j’ai traîné
ma carcasse
usée par la boue
comme une semelle
ou comme une graine
d’aubépine

Ungaretti
homme de peine
il te suffit  d’une illusion
pour te redonner du courage

Un projecteur
là-bas
dessine une mer
dans le brouillard


Vallon de l’Arbre Isolé le 16 août  1916


SAN MARTINO DEL CARSO

De toutes ces maisons
il n’est resté
que quelques
murs ruinés

De tous ceux qui m’accompagnaient
il est resté
moins encore que cela  

Mais dans mon cœur
aucune croix ne manque

Mon cœur
est le pays le plus dévasté


Vallon de l’Arbre Isolé le 27 août 1916


SOLDATS

Nous sommes là
comme en automne
sur les arbres
les feuilles


Bois de Courton juillet 1918