La saga des Borgia par Ornella Lotti Venturini

Lasagadesborgia

Conférence donnée par Ornella Lotti Venturini le 14 janvier 2013.

Introduction

Il y a  des couleurs qui peuvent être évocatrices d’un personnage, d’un lieu déterminé ou d’une situation particulière (ex. bleu = la mer - vert = la forêt - blanc = la neige…). Quand on s’approche de l’histoire des Borgia, on constate que  la couleur rouge est étroitement liée à cette famille. ROUGE leur blason, (taureau rouge sur fond jaune),  ROUGE  l’habit de cardinal de plusieurs personnages de la famille, dont 2 élevés au rang de pape,  ROUGE le  sang des meurtres qui sont imputés à César Borgia,  dit le Valentin,  et à son père Rodrigue, alias le pape Alexandre VI.

Rouges les flammes de l’enfer qui hantaient les nuits du saint de la famille, François, dont la conduite exemplaire et la sainteté ne suffirent pas à racheter ou à effacer  les ignominies de ses ancêtres.
Pour situer  cette branche de la dynastie des Borgia,  qui a marqué d’une façon scandaleuse la fin du XVème siècle en Italie , il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur la situation du pays.
A l’époque du parcours foudroyant des Borgia, l’Italie n’était en fait qu’une entité géographique, mais politiquement elle se présentait comme une mosaïque de plusieurs petits états / principautés, duchés, marquisats, qui n’avaient aucune aspiration d’unité ou de nationalité. Au contraire, une rivalité sans limites animait les Milanais, les Florentins, les Romains, les Napolitains, chacun appartenant à un état différent, chacun agissant pour soi. Ce fait n’était pas nouveau pour l’Italie : depuis des siècles, on assistait à des changements de frontières, selon l’issue d’une guerre, selon la dotation d’un mariage ou selon des accords  intéressés, conformes aux intrigues de la politique, entre les souverains de chaque état;  Deux points communs, toutefois, entre ces états :  
1° : leur principal trait d’union était la religion catholique.
Le pape détenait un pouvoir immense (spirituel et temporel). Il était considéré une autorité de premier ordre et il avait une énorme ingérence partout, avec parfois l’aide d’alliés puissants, notamment la France et l’Espagne, qu’il n’hésitait pas à faire intervenir pour empêcher les petits états italiens de suffoquer l’état pontifical.
2°  point commun : la soif de pouvoir et de richesse, l’ambition de faire de leur état le plus brillant, le plus prestigieux.  A leur cour, au milieu des courtisans, circulaient les plus grands esprits et les plus grands artistes de l’époque : on peut dire que la production artistique en Italie n’a jamais été aussi féconde qu’en cette période du RINASCIMENTO ( Renaissance).
D’un côté, il y avait donc exaltation de l’Art et de l’Humanisme : (l’homme  placé au centre de l’univers),  mais, au revers de la médaille, crise profonde du pouvoir spirituel, car les hommes d’église, (les papes en premier) se comportaient davantage comme des princes au pouvoir temporel, que comme les représentants du Christ sur terre. On assistait dans toutes les cours, et au Vatican également, à une débauche de luxe et de gaspillage qui appauvrissait la population. Et partout le népotisme était largement pratiqué : la volonté de mettre en place, comme les pions d’un échiquier, les membres de sa propre famille.

Les états italiens dans la deuxième moitié du 15ème siècle

MILANO  gouvernée jusqu’en 1450 par les Visconti,  passa ensuite sous le pouvoir de la famille Sforza. Francesco Sforza, un militaire valeureux mais d’humble origine, avait réussi a épouser  une fille Visconti et c’est ainsi qu’il s’empara du Duché. Qu’il gouverna bien, il faut le dire, élargissant l’horizon de son petit état et essayant d’en améliorer l’économie. C’est lui qui introduisit la culture du riz, c’est encore lui qui fit creuser le Naviglio, le canal qui relie Milan à Pavie, voie très importante pour les échanges commerciaux.
Son fils, Ludovico il Moro, sera le plus connu de cette dynastie Sforza, mais, comme César Borgia, c’était un homme rusé et sans scrupules. A la mort du père Francesco, c’est le fils aîné qui lui succède, Galeazzo, puis le fils de celui-ci, Gian Galeazzo. Ludovico il Moro fera tout pour évincer son neveu et prendre sa place. Il sera Duc de Milan en 1494. (pendant 6 ans environ). Il était prêt à toute alliance qui pouvait l’enrichir ou être avantageuse pour son duché : il sera donc, tour a tour, proche des Médicis de Florence ou du pape, car il craignait l’expansion de la voisine Venise. Il avait épousé Béatrice d’Este, de Ferrara, mais il avait, comme tous les seigneurs de l’époque, des maîtresses, dont deux furent immortalisées par Léonardo da Vinci dans 2 tableaux célèbres : La Dame à l’hermine  (Cecilia Gallierani), qui se trouve dans le musée de Cracovie, et la Belle Ferronière, qui se trouve au Louvre
Son surnom, il Moro, vient du fait qu’il avait introduit la culture du gelso ou moro (mûrier en italien), indispensable à l‘élevage des vers à soie. D’autres affirment que ce surnom était dû à son teint très mat et à ses cheveux noirs.

La république de VENISE était gouvernée   par le GRAN CONSIGLIO constitué de familles aristocratiques, puissantes surtout dans le commerce. L’état était dirigé par le Doge, élu au sein du Gran Consiglio, qui restait en charge jusqu’à sa mort. Entre 1400 et 1500 Venise était la ville la plus  riche et la plus prestigieuse du bassin méditerranéen : elle fournissait à l’Italie et aux pays au delà des Alpes les produits venus d’Orient, surtout la soie. En 1423 le Doge FOSCARI entre en guerre contre le Grand-Duché de Milan, pour des problèmes, comme toujours, d’expansion et d’économie : Venise voulait contrôler la navigation de tous les cours d’eau qui se jettent dans l’Adriatique et elle cherchait en outre des territoires boisés, forcement éloignés de la lagune, car elle avait besoin de bois pour les constructions navales. Avec le traité de la  PACE DI LODI (1454) il y eu un répit dans cette guerre entre Milan et Venise. La Sérénissime obtint l’annexion des territoires de Padova, Verona, Brescia, Bergamo, ainsi qu’une partie du Friuli et de l’Istria.

Dans la même époque, à FLORENCE émerge le personnage de Cosimo DE MEDICI, propriétaire de manufactures textiles et d’un réseau bancaire très étendu.  La ville fut  dans les mains du despotisme héréditaire de la famille des Medicis pendant quelques décennies ; ce gouvernement porta toutefois la ville à son apogée d’ éclat et de renommée,  surtout sous Lorenzo il Magnifico, (petit-fils de Cosimo, marié à Clarissa Orsini de Rome), grand mécène, qui dut pourtant se battre contre certaines familles nobles qui ne voulaient pas l’hégémonie des Médicis à Florence (rappelons la Congiura dei Pazzi (1478), où le frère de Lorenzo, Julien, fut assassiné).  Pour combattre la famille des Pazzi, soutenue par le pape, Lorenzo fera appel aux SFORZA de Milan. ( Ici, comme ailleurs, c’est un exemple typique de l’antagonisme guelfes- gibelins…)
Laurent,  homme très cultivé, musicien, poète, souhaitait  pour l’épanouissement de l’art, un équilibre politique. Mais cet équilibre ne fut pas toujours facile à maintenir. Il réussit néanmoins à faire de sa ville, la plus brillante, la plus fréquentée par les artistes de ce 15ème siècle.
Il meurt en 1492, l’année de la nomination au siège pontifical de Rodrigue BORGIA. Lui succède son fils Piero, qui n’avait pas l’étoffe du père, ni de son grand-père. Il fut confronté, en 1494, au passage des troupes de Charles VIII de France qui descendaient reconquérir Naples. Piero, craignant le souverain français, lui accorda immédiatement des avantages, dont des territoires  au sud de la Toscane, près de l’état pontifical… Ce qui n’arrangeait pas Rodrigue Borgia, pape depuis 2 ans (d’où la création de la LIGUE DE VENISE contre Charles VIII).

NAPLES, était gouvernée par les français d’Anjou depuis 1265. Les français avaient été appelés par le pape Urbano IV qui se sentait trop encerclé par l’expansion des Hohenstaufen (voir Fréderic II, dont le dernier descendant était Corrado di Svevia). Charles 1° d’Anjou avait battu les Hohenstaufen à la bataille de Benevento et avait transféré la capitale de Palerme a Naples. Mais les Siciliens acceptaient mal la domination française, soutenus, sans que cela soit officiel, par Pierre III d’Aragon, qui avait épousé la fille de Manfredi de Hohenstaufen, Constance de Sicile, et qui espérait  prendre en main le pays affaibli par les guerres. Les français avaient fait subir à la population de lourdes exactions, ce qui conduisit à la révolte appelée «  les VEPRES SICILIENNES » en 1282   Il y eut massacre des angevins : 2000 morts.  Le contexte de cette insurrection est semblable à celui de la lutte entre les partisans du pape ( les guelfes) et les partisans de l’empereur ( les gibelins).
A la suite de cet événement, Charles 1° cède  la Sicile à Pierre d’Aragon qui  avait déjà un pied dans l’île grâce à son épouse.
Le roi français se retire à Naples, qui deviendra sous son règne un centre culturel et artistique de grande importance. La rivalité entre les Anjou et les Aragon s’étend encore pendant les 2 siècles successifs : en 1442 Alphonse d’Aragon, dit le Magnanime, profite des querelles au sein de la famille d’Anjou pour s’emparer de la ville et se proclamer roi des 2 SICILES.  L’état s’appellera Regno di Napoli.
A la mort d’Alfonso, en 1458, son fils Ferrante dut faire face à un complot qui visait à rétablir le pouvoir des Anjou. Il gagna péniblement la bataille navale d’Ischia, mais son pouvoir était affaibli : en 1494 le français Charles VIII occupa à nouveau la ville.

N’oublions pas le PIEMONT où les seigneurs de Savoie, originaires de la Maurienne, s’étaient installés depuis le mariage d’Otton avec Adelaïde de Suse, qui apportait en dot de vastes possessions dans cette partie nord-ouest de l’Italie. Un peu plus tard Amédée VI ( le comte vert) et Amédée VII ( le comte rouge) ouvriront la voie  vers Asti et le Monferrato.
Un personnage important de cette dynastie :
Amédée VIII ,  qui monte sur le trône pontifical en qualité d’antipape (1378) sous le nom de Felix V. C’est l’année où débute le GRAND SCHISME D’OCCIDENT,  qui va durer quelques décennies (1378 à   1417) avec la situation absurde de 2 papes, l’un à Rome, l’autre à Avignon, où la cour papale s’était transférée.( depuis Philippe le Bel)

GENOVA deviendra la puissante république de la mer un peu plus tard. Andrea DORIA, considéré comme le fondateur, celui qui donna du lustre à cette dynastie, était né en 1466. Il était donc contemporain de Rodrigue Borgia et de ses enfants. A l’époque, quand on n’avait pas un titre ou une fortune personnelle, les hommes cherchaient à entrer soit dans l’église, soit dans la vie militaire. La carrière ecclésiastique ne convenant pas  à l’énergique Andrea Doria, il devint donc militaire - mercenaire à la solde de différents seigneurs. A Rome, il fut chef de la guardia du Vatican sous Innocenzo III (le pape qui avait précédé Alexandre VI).  Ensuite il fut à la solde des Montefeltro et des Aragon également.  
Il ne faut pas oublier d’autres états, plus petits mais puissants, tels que :
MANTOVA, un état  féodal de la famille Gonzaga,
FERRARA, ville dont on reparlera avec Lucrezia Borgia, qui était gouvernée par la famille d’Este.
A RIMINI, FORLI et autres petites villes de la Romagna actuelle régnaient les Malatesta, rivaux des Montefeltro de PESARO.
Voilà donc les états plus importants et plus étendus à la veille de l’élection du pape Rodrigo Borgia, sous le nom de Alexandre VI.

ROME

Lorsque Oddone COLONNA, élu pape sous le nom de Martino V, mit un terme au schisme  et décida de rétablir un seul et unique siège papal à Rome, la ville retrouva un peu de son éclat, perdu pendant la période avignonnaise, mais cet éclat se limitait aux grandes familles et au Vatican. Les grandes familles, tels les Orsini et les Colonna, les Della Rovere, les Farnese, étaient toujours en antagonisme entre elles : l’opposition «  guelfes-gibelins » était bien marqué même a Rome. Si ces nobles vivaient dans des palais somptueux, le peuple, par contre,  se traînait  dans un état de misère et d’insalubrité déplorable. Autour de l’Urbe il y avait plein de terrains marécageux qui provoquaient de fréquentes épidémies de malaria. Les bergers avec leurs troupeaux campaient dans ces terrains insalubres, où souvent la nuit faisaient incursion les loups descendus des collines environnantes. Il n’était pas rare de voir, le matin, des brebis égorgées dans la boue. Rome comptait alors environ 50000 habitants, dont 5000 prostitués. La prostitution était acceptée, et même très pratiquée, malgré la taxe due au Vatican sur le prix d’entrée au bordel. Etaient également très prisés à l‘époque les bains publics, fréquentés assidûment par les homosexuels. Certes, la ville était toujours visitée par des foules de pèlerins qui venaient des états catholiques d’Europe, mais l’apport de leur argent était maigre. Avec l’essor de la Renaissance, pendant laquelle dans tous les états d’Italie les seigneurs  avaient fait d’énormes investissements dans les arts, le pape  voyait diminuer les dîmes, les aumônes, les donations qui l’avaient enrichi… Et il fallait donc trouver d’autres moyens pour continuer à remplir les caisses du Vatican. Nous allons voir comment s’y prirent les Borgia pour remplir leurs caisses…

Le premier BORGIA de relief que nous trouvons à Rome est Alonso Borja, cardinal, venant de la province espagnole de Valence. (Le nom fut italianisé en Borgia).
En 1455 il est élu pape sous le nom de CALLISTE III. C’était un homme  cultivé, d’une intelligence subtile, mais corrompu par la soif du pouvoir et, puisqu’il était déjà vieux, pressé de mettre en place les membres de sa famille. Il tentera de donner un aspect plus décent à la ville, mais il n’était pas aimé du peuple, car étranger et prêt à trop se rapprocher de la cour d’Espagne. Pendant son pontificat, les Espagnols  affluent nombreux à Rome où, grâce au pape, ils arrivent à arracher les meilleurs places aux Italiens. Sa famille  prendra une place de premier ordre non seulement à Rome, mais également dans plusieurs états d’Italie. Le neveu Pedro Louis ( frère de Rodrigue) est nommé duc de Spoleto, puis chef de garde de Castel Sant’Angelo. Une cousine, Adriana Mila, est mariée à un Orsini, ce qui favorisait le rapprochement avec cette noble famille romaine.
Un autre neveu, frère de Pedro Louis, deviendra le favori du pape Calliste III. Il s’agit de  Rodrigue BORGIA , né en 1431 à Jativa, près de Valence en Espagne. La famille Borja descendaient de Giacomo d’Aragon (le Conquistador) qui avait contribué à chasser les Maures d’Espagne. Adolescent, Rodrigue avait déjà un caractère violent et belliqueux : on raconte qu’à l’âge de 12/13 ans il avait tué à coups de couteau un autre adolescent qui lui aurait manqué de respect.
Adopté par son oncle maternel, le pape, il va prendre une place énorme dans la politique du Vatican. Il sera nommé rapidement cardinal et ensuite  vice-chancelier du pape.
Lorsqu’il arrive en Italie, Calliste III l’envoie  faire des études de droit canonique à Bologne (il fallait bien avoir un minimum de formation !), mais pendant toute sa jeunesse, toute sa vie même, Rodrigue manifesta un penchant pour l’argent, la politique et le sexe, plutôt que pour le côté spirituel de l’église. C’était un homme rusé, séducteur, sans scrupules. On raconte qu’il falsifiait  la signature de son oncle sur les  bulles papales pour ses intérêts personnels. Sans compter la débauche sexuelle à laquelle il s’adonnait régulièrement. Après la mort de Calliste, il sera toujours à côté des 3 papes qui lui succèdent : il connaissait donc toutes les clés de la politique et des intrigues qui se tramaient au Vatican. Et il préparait ainsi son élection à force de ruse et  pots de vin. Il fut considéré comme le bras droit du pape Pie II (Piccolomini de Pienza), qui était très raffiné, cultivé, mais faible physiquement. Il s’appuyait donc sur le jeune et impétueux Rodrigue, qu’il jugeait habile et plein de vigueur. Tous les deux avaient le goût du faste et des cérémonies religieuses éclatantes, que Rodrigue savait très bien organiser.
Et puis il y eut encore 2 papes avant son élection,  un Della Rovere ( SIXTE IV - sous son pontificat la congiura dei Pazzi a Florence), puis INNOCENT VIII, aussi débauché que Rodrigue. Enfin, il accède à la tiare pontificale en 1492. Il y avait dans le conclave un cardinal de la famille SFORZA (Milan) et un de la famille MEDICI (Florence), qui avaient appuyé  son élection : Milan et Florence attendaient donc des grandes faveurs du nouveau pape Alexandre VI.

A sa nomination, Alexandre VI  avait déjà eu 4 enfants de sa maîtresse Vannozza Cattanei.  Trois autre, de mères inconnues, seront tout à fait effacés de l’histoire de la famille.
VANNOZZA, maîtresse discrète d’humble origine (elle venait de Mantova, mais Rodrigue l‘avait rencontrée a Siena) reçut bien sûr des avantages du pape : elle était propriétaire - grâce aux donations de son illustre amant -  d’appartements qu’elle louait à des artisans ou à des prostituées,  et elle possédait également quelques auberges à Rome, où descendaient les pèlerins. Elle fut toujours protégée, même quand elle n’était plus la favorite.
En effet, deux ans avant d’obtenir la tiare pontificale, Rodrigue avait fait la connaissance d’un autre personnage féminin qui aura une place importante dans sa vie. Il s’agit de Giulia Farnese, très jeune, très belle, mariée par volonté du pape à un Orsini, fils d’ Adriana Mila, la cousine du pape. Giulia devint la maîtresse du pape à 15 ans. Lui en avait 60.
La belle-mère de Giulia, Adriana, personnage ambigu qui agissait dans l’ombre, avait pris une place importante au sein de la famille Borgia, et favorisait  la liaison de sa belle-fille avec le pape, car, bien sûr, elle avait d’énormes avantages à en tirer. C’est d’ailleurs auprès d’elle que grandirent les fils du pape, et non auprès de leur mère Vannozza.
Giulia donna naissance à une fille,  Laura (conçue avec le Pape, on disait a Rome), mais qui portera le nom du mari cocu, Orsini.

Aujourd’hui on s’insurge contre les frasques et la vie privé des hommes qui sont au pouvoir… A l’époque, à la cour papale et dans toutes les cours des régnants en général, aussi bien en Italie qu’en France ou ailleurs, la polygamie ne scandalisait pas autant… Les maîtresses (les favorites) étaient acceptées et respectées, souvent même plus connues que l‘épouse légitime du souverain. Les enfants illégitimes étaient presque toujours reconnus et favorisés comme toute descendance légale. (Les scandales Clinton ou DSK auraient été considérés vraiment des vétilles à l’époque…)
Il est important de souligner que Rodrigue Borgia, pendant toutes les années passées à Rome, fut témoin d’une époque exceptionnelle. Il vécut - de façon dissolue et scandaleuse - au sein  du plus beau mouvement culturel et artistique que l’Italie ait connu, appelé RINASCIMENTO, qui honore notre pays de grands noms, tels que MICHELANGELO, LEONARDO DA VINCI, BOTTICELLI, RAFFAELLO, PIERO DELLA FRANCESCA, il PERUGINO, PINTURICCHIO,  Filippo LIPPI, MANTEGNA, TIZIANO…
Et  il assista également aux grands événements qui auront une importance capitale pour l’Europe : la découverte du Nouveau Monde par Christophe COLOMBO et le voyage du portugais Vasco de GAMA autour de l’Afrique.

La gloire de la Renaissance ne modifia en rien l’amoralité du pape, ni les grandes découvertes géographiques, qui l’intéressaient toutefois, car il eut tout de suite l’objectif de convertir les peuples sauvages du Nouveau Monde, d’y apporter le Christianisme… pour les assujettir  et tirer profit des richesses que ces pays recelaient ( l’or, notamment).
En effet, Alexandre VI était surtout préoccupé d’amasser de l’argent et de mettre en place, en position stratégique, ses enfants, les manipulant comme des pantins, surtout Lucrezia,  pour ses fins politiques.
Avide et jouisseur, il vécut comme un empereur romain de la plus mauvaise espèce, tel Néron ou Caligula : les fêtes données à sa cour étaient opulentes et se terminaient souvent par des orgies, des bacchanales, où le vin coulait à flots, les mets étaient raffinés, servis dans de la vaisselle précieuse, les couverts étaient en argent et or massif… Une vraie débauche. Les pièces étaient ornées de tapisseries et de fresques de grande valeur : tout devait être fastueux. Des peintres fameux se succédèrent dans les appartements des Borgia, qui font aujourd’hui partie du Musée du Vatican,
Une autre particularité du pape Borgia (mais il y avait déjà eu des antécédents dans l’église) fut la pratique non seulement du népotisme, mais également , en plus des 3 S très connus  
( sang, sexe, sous) , également un 4ème S, la simonie, c’est à dire  la promesse d’indulgences à ceux qui paieront un lourd tribut au clergé. On versait des donations importantes au Vatican en échange de l’allègement des peines qui attendent les pécheurs au Purgatoire et en Enfer. (Dante avait écrit la Divina Commedia environ 200 ans auparavant, mais la crainte de l’Enfer et du jugement divin était encore bien ressentie à l’époque de la Renaissance !). On vendait la nomination de cardinal ou d‘évêque, et le tribut que la famille du jeune prélat devait payer était exorbitant. On vendait également à un prix élevé l’annulation d’un mariage, lorsqu’un seigneur, pour des raison d’intérêts politiques ou pécuniaires, souhaitait se débarrasser de son épouse.
La vie scandaleuse des BORGIA est rapportée d’une façon très crédible par Johann Buchardt ( ou Jean Bouchard) de Strasbourg, maître de cérémonie à la cour pontificale de 1483 à 1508. Il raconte, ce Jean Bouchard, que la corruption d’Alexandre VI atteignit son paroxysme la nuit du 31/10/1501 : une fête orgiaque se déroula dans les appartements BORGIA : 50 prostituées dansèrent nues et, parmi les invités de sexe masculin,  on fit un concours de la plus éclatante virilité, concours présidé par César et Lucrèce BORGIA.

Et, plus précises encore,  les pages d’histoire de Francesco GUICCIARDINI (historien florentin)

Un  moine italien, frère dominicain, ascète, intransigeant, fervent prédicateur, s’était insurgé contre la corruption du clergé catholique. C’était Gerolamo Savonarola. De son couvent de San Marco, à Florence, il prêchait non seulement contre les marchands d’indulgences de l’église, mais également contre les marchands tout court,  exhortant les foules à une vie plus austère, plus empreinte de bonté et charité comme le préconisait l’Evangile. Il n’hésita pas  à s’élever contre les MEDICI, malgré ses bons rapports, pendant un moment, avec Laurent le Magnifique, qui le toléra, puis l’éloigna, puis le rappela sur son lit de mort… Les MEDICI, rappelons-nous, étaient marchands et banquiers… Les invectives de Savonarola allaient donc également contre cette puissante famille.
Sous le pontificat d’Alexandre VI, Savonarola sera excommunié, accusé d’hérésie et finira sur le bûcher en 1498.
Un peu plus tard, un autre moine de Wittemberg (Saxe, Allemagne) s’insurge contre cette corruption de l’Etat Pontifical et présente Rome comme la « rouge prostituée de Babylone » A ce moment là, le pape est  Léon X de la famille Medici. Il s’agit de LUTHER qui sera aussi excommunié et condamné comme hérétique en 1520 .
La mort de Rodrigue survint au mois d’août 1503. On dit que, après un dîner chez un cardinal avec son fils César, il fut pris d’un malaise et d’une forte fièvre, qu’on attribua à la malaria qui sévissait en ce temps-là à Rome. D’autres racontent qu’il avait mis lui même du poison dans le verre d’un convive dont il voulait se débarrasser. Mais il se trompa de verre… Et il but  le poison destiné à un autre.
Il laisse dans la chrétienté un grave malaise qu’aucun historien n’a pu excuser ou justifier.

Les enfants du pape.

Nous allons maintenant suivre dans les grandes lignes le parcours des 4 enfants, qu’il avait eus de Vannozza Cattanei… Et nous verrons que leur renommée sera aussi scandaleuse que celle du père. Il s’agit de Juan , Cesare, Lucrezia et Joffré.

Le premier, Juan, bel homme futile et léger, fut vite dirigé vers l’activité politique : il fut nommé duc de Gandia, grand constable de Naples, Gonfalonier du Pape , Gouverneur de St Pierre.
Envié par son frère César, orienté, lui, vers la carrière ecclésiastique, il fut probablement assassiné, par jalousie, par son propre frère. Son corps fut retrouvé dans le Tibre en 1497 : il portait sur lui une bourse contenant des pièces d’or, ce qui exclut le délit d’homicide pour vol. Il est clair, en outre, que, de la mort de Juan, César tira incontestablement beaucoup d’avantages, devenant le n° 1 dans les desseins politiques d’Alexandre VI
A la mort de Juan, donc, en 1497,  César obtint de son père l’autorisation de quitter l’habit de cardinal, pour se consacrer aux intérêts de Rome, dans le même style que son père, sans scrupules, dans la corruption et dans le sang. On dit de lui que c’était un bel homme,  cynique et cruel ; tout jeune, dans ses abus  sexuels, il avait attrapé la vérole : son visage en portait les cicatrices, qu’il masquait sous une barbe et il cachait aussi ses mains abîmées par la maladie, en portant toujours des gants.
Première étape diplomatique : il se rend en France, à la cour de LOUIS XI, pour apporter l’annulation du mariage de Louis d’Orléans, futur Louis XII, avec Jeanne, fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie. Jeanne était une fille assez laide, sans grâce, affligée d’une infirmité (elle boitait), mais très pieuse, très douce et charitable. Louis voulait se débarrasser d’elle pour épouser Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII. Entre parenthèse, cette Jeanne répudiée deviendra la Ste Jeanne de l’ordre de l’Annonciade. Auparavant, le pape avait essayé d’arranger un mariage de César avec une fille ARAGON de Naples, mais celle-ci avait fermement refusé d’être l’épouse d’un cardinal…Pendant son séjour en France , César, qui n’était plus cardinal, en compensation de l’annulation venant du Vatican, obtient en mariage  une  nièce du roi français : c’est la jeune Charlotte d’Albret, qu’on ne verra pourtant pas souvent en Italie, mais qui lui donnera une fille, Louise.  Et, en plus,  le roi français lui fait don d’un territoire autour de Valence. Cesar deviendra DUC DU VALENTINOIS. D’où son appellation future en Italie «  Il Valentino ».
En Italie, César s’emploie à revendiquer les droits du pape dans tous les territoires qui sont soumis ou qui avaient été soumis à l’état pontifical. Notamment en Romagne, où il essaiera de créer son règne personnel. Il réussira à affaiblir les Malatesta, les Montefeltro, et à s’octroyer une large place dans les seigneuries de Imola, Forli, Cesena, Rimini. Sa cruauté sans limites et ses abus en tout genre provoquent un complot des soldats mercenaires qu’il employait. Mais il découvre cette révolte avant qu’elle n’éclate et il organise la cena de Senigallia, où il fait assassiner tous les rebelles.
Malgré cette cruauté, on lui attribue la création de plusieurs tribunaux en Romagne pour faire régner l’ordre et la discipline. Il avait donc des capacités de gestionnaire  et d’organisateur : c’est sans doute ce qui a fait dire à Machiavel, dans son ouvrage « le Prince » qu’il ne doit pas y avoir des limites à la raison d’état et que «  il fine giustifica i mezzi ». « Je ne saurais proposer à un prince nouveau de meilleurs préceptes que l’exemple de ses actions » (citations de Machiavel). Machiavel a donc apprécié ce personnage, brillant, rusé, prêt à tout, qui ne se laisse pas influencer par la  piété ou les sentiments. Pour Machiavel César était l’homme qui avait tenté pour la 1ère fois l’unité de l’Italie : mais il est clair que son action «de lion et de renard », n’avait pas pour objectif de créer une nation, elle visait surtout à satisfaire sa soif de pouvoir,
César fut très présent dans la vie de sa sœur Lucrezia ;  comme le pape il exerçait pression ou chantage auprès de ses amants et époux légitimes. Il manipulait sa sœur qui, douce et docile… ou écervelée, se soumettait facilement à ses desseins.
Lucrèce avait été élevée dans le luxe et la luxure auprès de son père  le pape ; la dolce vita du Vatican lui convenait, et si certaines décisions à son égard la dérangeaient, elle s’y soumettait facilement, car la femme de l’époque devait s’incliner au vouloir des hommes. Enfin, pas toutes… Je pense à Catherine SFORZA, qui s’était battue courageusement à Forli contre les troupes de César.
Brusquement, la carrière de César se termine à sa 31ème année, à la mort de son père Alexandre VI. Son successeur, Jules II (famille Della Rovere) est un farouche ennemi des Borgia : il essayera de récupérer les territoires de Romagne, dont César était usufruitier , pour les rattacher à nouveau à l’état pontifical : il fera emprisonner le Valentin, d’abord au Castel Sant’Angelo, puis le fera déporter en Espagne. César réussit à s’évader et se réfugie en Navarre, où il décédera sur un champ de bataille, en se battant pour le compte de  son beau-frère, Jean d’Albret (1507)

Un mot sur Joffré, personnage moins connu et plus effacé que ses frères et sœur. On le marie à l ‘âge de 15 ans à la belle Sancha d’Aragon ( sœur d’Alphonse II d’Aragon qui fut le second mari de Lucrèce). Sancha avait déjà été mariée, elle était donc plus experte que son jeune mari dans l’art de la séduction et de l’alcôve. On raconte que le pape assista à leur premier nuit de noce, (pour être sûr que son jeune fils accomplisse son devoir…). Sancha devint probablement ensuite la  maîtresse du pape et certainement la maîtresse de César. Ce qui avait d’ailleurs provoqué de violentes scènes de jalousie de la part de Lucrèce, qui était très attachée à son frère. Là aussi, comme dans d’autres occasions,  on a pensé que la jalousie était due aux rapports incestueux entre le frère et la sœur… Mais il n’y a pas de certitude, comme pour d’autres légendes entretenues autour des BORGIA.

Sans doute le personnage le plus fameux, le plus calomnié, inventé, envié, critiqué, et le plus raconté dans la littérature ou le cinéma, est la soeur de Cesare, Lucrezia Borgia. (15 films sur Lucrèce).
 La pièce Lucrèce Borgia de Victor Hugo, et l’opéra qu’ en tira ensuite Donizetti ont  contribué beaucoup à la réputation de Lucrèce, qui est restée dans les esprits comme une femme fatale, amorale, séductrice et empoisonneuse. On a parlé souvent de sa beauté, mais les tableaux qui l’ont représentée n’authentifient pas l’originalité du modèle. C’est à dire que les images qui nous sont parvenues comme portraits de Lucrèce, pourraient aussi bien avoir eu d’autres modèles que Lucrèce. Il est certain qu’elle était blonde, aux yeux clairs, taille moyenne, visage très souriant - racontent ceux qui l’ont connue (Ariosto, Bembo) Elle était cultivée, elle avait été éduquée chez les sœurs du couvent de San Sisto, où elle se plaisait bien : c’était son havre, où elle se réfugiait de temps en temps pour avoir la paix, loin des tumultes du Vatican. Elle aimait la poésie, la musique, la danse, ce qui devait ajouter de la grâce et du charme à son physique frêle, éthéré.
Le temps d’une conférence est limité : il est donc impossible de s’attarder dans les méandres de sa vie, mais si vous êtes intéressés, les volumes les plus complets que j’ai parcourus sur le sujet, sont « Lucrezia Borgia » de Maria Bellonci, le Lucrezia Borgia de Joachim Bouflet, le « Lucrezia BORGIA » de Sarah  Bradford, une anglaise spécialisée dans les biographies de personnages  célèbres.

Lucrèce grandit non pas auprès de sa mère, Vannozza, mais à la cour papale, auprès de son père, qui la confia à Adriana Mila, sa cousine espagnole (épouse Orsini). Dès son enfance, le pape commença à manipuler sa fille pour en faire un instrument de ses desseins politiques. A 10 ans il la fiance à un noble espagnol, puis les fiançailles sont rompues, car il (le pape) a d’autres projets.
Lorsqu’elle aura 13 ans, il décide pour elle un mariage avec Giovanni Sforza, Seigneur de Pesaro, un descendant illégitime des SFORZA du Duché de Milan. En fait c’est le rapprochement avec Milan qui intéresse le pape. Le médiateur du mariage fut le cardinal Ascanio Sforza, de la puissante dynastie milanaise. Giovanni avait déjà été marié avec une fille Gonzaga, de Mantova, mais cette épouse était décédée un an après le mariage. Les noces avec Lucrèce sont célébrées à Rome, dans le faste habituel de la famille Borgia, puis la jeune Lucrèce, qui porte en dot 31000 ducats, part à Pesaro, avec son époux, ayant comme dames de compagnie Giulia ORSINI, maîtresse du pape et la belle-mère de Giulia, Adriana MIlLA. Lucrèce s’ennuie à Pesaro, qui ne peut pas offrir tout le luxe et les distractions du Vatican.
La descente de CHARLES VIII en Italie inquiète le pape qui fera rentrer les 3 femmes à Rome, alors que des turbulences régnaient déjà dans la capitale, à cause de l’arrivée des troupes françaises. Le pape s’était d’ailleurs réfugié à Castel Sant’Angelo. Jaloux de sa jeune maîtresse Giulia, il en réclame la présence à Rome et,  pour éloigner la menace du roi français, cherche un rapprochement avec la cour de Naples. Par quel moyen ? En se servant encore une fois de Lucrèce !  Lucrèce va donc être une fois de plus l’instrument de ses manipulations. Alexandre VI, pour éloigner son gendre Sforza, propose l’annulation du mariage, en prétextant que Giovanni est impuissant et que Lucrèce est encore vierge. Giovanni se rebiffe, il ne veut pas une réputation d’impuissant, démentie par le fait que sa femme est décédée d’une fausse couche et aussi par l’existence d’enfants illégitimes. Et surtout… Surtout  il ne veut pas rendre la dot de 31000 ducats !  Il attaque la famille Borgia, en accusant le pape et César d’inceste. Cette accusation restera comme la tache la plus sombre tout au long de la vie de Lucrèce, sans qu’il y ait eu véritablement de preuves.
Finalement, suite aux pressions du Vatican, Sforza finira par dire au procès que oui, il est  bien impuissant…à condition qu’on lui laisse la dot de sa femme !
Pendant toute la durée de cette annulation de mariage, Lucrèce a repris sa vie fastueuse à Rome : elle s’amuse, elle se distrait… Elle se distrait si bien qu’elle aura même un enfant avec un valet (l’infans romanus). D’autres écrits de l’époque racontent que cet enfant serait celui du pape et de Giulia, d’autres encore prétendent que César serait le père de l’enfant.. Où est la vérité ? Le mystère de l’infans romanus n’a pas été éclairci.… Dans cette embrouille, il était donc facile pour Giovanni Sforza de parler de probable inceste.
Le deuxième mari de Lucrèce fut sans doute son grand amour. C’était  Alfonso d’Aragona, duc de Bisceglie, fils illégitime du roi de Naples. Il était très jeune, 18 ans, et très beau. Bien sûr, pour le pape, ce mariage représentait une alliance avec le règne de Naples… Mais après un an ou deux il s’aperçoit finalement qu’Alfonso, étant fils illégitime, n’aura probablement pas les avantages ou la place de régnant que le pape espérait. Et donc il faut éliminer ce mari et penser à une autre alliance. Un jour, pendant une promenade, Alphonse est attaqué par un groupe de bandits (les historiens affirment qu’ils étaient à la solde de César) qui le laisse pour mort… Mais il survivra à ses blessures, soigné avec amour par Lucrèce. Quelques semaines après, alors qu’il est convalescent, César trame encore contre lui… Et cette fois il ne le ratera pas : Alfonso meurt étranglé par un sicaire de César, Michelotto. Lucrèce eut avec lui un enfant, Rodrigue.
Un nouveau mariage est maintenant en vue pour la fille du pape : on veut l’envoyer à la cour de Ferrare, auprès de la famille d’Este, pour renforcer la domination de César en Romagne et pour contrôler l’expansion de la voisine et ambitieuse république de VENISE. L’époux désigné est Alphonse 1er d’Este , héritier du Granduché. Les tractations de ce mariage sont conduites par les 2 pères. Au début, Ercole d’Este, le père d’Alphonse, hésite car il espère une alliance avec la France, où son ambassadeur avait désigné comme épouse probable Marguerite d’Angoulême, sœur du futur  François 1er.
Après des transactions très longues avec des promesses puis des retraits des promesses… le mariage par procuration entre Alphonse et Lucrèce est enfin décidé et célébré  en 1501. Il paraît qu’Alphonse  accepta ce mariage pour seconder le projets de sa famille, sans avoir vu la future épouse,  mais dès qu’il vit Lucrèce, ( intéressant le voyage de Lucrèce vers Ferrara, avec sa suite…), il en fut séduit, comme tous les hommes qui l’approchaient. On ne peut pas parler de grand amour, mais le couple était solide, il y avait entre eux une estime réciproque, malgré les fréquentes tromperies de part et d’autre. Loin de la cour papale, Lucrèce s’affirme, son époux lui fait confiance et lui accorde même le rôle de régente quand il s’absente pour des guerres ou des voyages diplomatiques. Lucrèce  va assumer cette tache  avec sérieux et compétence : elle va faire de la ville de Ferrare un haut-lieu d’artistes, comme Laurent le Magnifique l’avait fait à Florence.
La vie que Lucrèce mena à Ferrare racheta en partie la mauvaise réputation qu’elle avait de  femme volage, dépravée. Elle renoua avec sa passion pour les arts, la poésie et la littérature et devint une parfaite dame de la Renaissance, mécène de la ville, grande lectrice : sa bibliothèque était l’une de plus fournies d‘Italie.
Toutefois on ne peut jamais effacer complètement le vice, ou, disons,  la facilité de Lucrèce à succomber aux charmes et paroles des hommes qui s’intéressent à elle… Ariosto, amoureux platonique, lui dédiait des vers qui exaltaient sa beauté et sa vertu (???)… Pietro Bembo lui apprit l’art de composer un sonnet mais il lui écrivait également des lettres passionnées auxquelles elle répondait avec des mots romantiques, en joignant parfois dans l’enveloppe une petite mèche de ses cheveux blonds).  On parle d’amitié platonique entre Lucrèce et ces deux personnages célèbres, mais il est probable, sûrement même avec Bembo, qu’ils furent aussi ses amants.
Son beau-frère, Francesco Gonzaga di Mantova, mari de la belle et  raffinée Isabelle d’Este, fut également son amant à partir de 1504.
Son mari, pourtant ne chômait pas auprès d’elle… Elle eut, avec Alfonso d’Este, 7 enfants, dont 4 seulement survécurent. Les plus connus sont Ippolito d’Este, devenu cardinal et le duc Ercole II d’Este.
Lucrèce a laissé un Diario (journal) rédigé dans les semaines qui précédèrent sa mort en 1519. Dans ce diario, elle ne cherche pas à se disculper ou à se justifier de ses faiblesses : elle s’efforce de présenter son existence dans la lumière de la vérité, pour en faire en quelque sorte offrande à Dieu, avant son trépas. Sentant venir la mort, elle a voulu ressembler ses souvenirs pour les laisser à ses enfants. On y trouve des détails qui retracent  avec lucidité cet art de vivre qui était propre à la famille Borgia, mais on y lit aussi, pendant la période passée a Ferrara,  les préoccupations d’une femme, qui tout en ayant succombé aux attraits fastueux offerts par la cour papale, en mesure finalement la vanité et se préoccupe de sa spiritualité.
Dans les dernière années de sa vie, à partir de 1512, elle se rapprocha davantage de la religion, en particulier de l’ordre de San Bernardino e Santa Caterina da Siena. Elle fonda aussi à Ferrare le premier Mont de Piété italien, qui n’était pas, à sa création, une institution d’usuriers, mais qui visait à aider les pauvres qui ne possédait pas de liquidité. On a dit aussi qu’elle porta le cilice les dernières années de sa vie, pour ne pas succomber aux tentations de la chair… Mais je crois qu’on invente cette histoire, car elle mourut des suites d’un accouchement. Au XXème siècle des historiens ont essayé de réhabiliter le personnage de Lucrèce : aurait-elle été victime de sa famille, ou bien était-elle réellement dissolue et amorale comme son père et ses frères ? Par prudence, je continue à croire qu’on a brodé beaucoup autour de  la vie de cette femme….

Après la troublante Lucrèce, il me paraît important de citer un autre personnage de la famille Borgia : il s’agit de  Francisco BORJA,  arrière petit-fils de Alexandre VI.
J’ai hésité à l’inclure dans ce récit, car son action ne se déroule pas en Italie. Mais il faut toutefois connaître ce Saint de la famille Borja , car sa vie exemplaire est diamétralement opposée à celle de ses fameux ancêtres romains.
Francisco naît dans la province de Valence en 1510, meurt à Rome en 1572 et sera canonisé par le pape Clément X en 1671.
Son père était Jean BORGIA fils de Giovanni BORGIA frère de César et de Lucrèce, assassiné par César.
La veuve, Marie Enriquez, cousine de Ferdinand Ier de Naples, avait seulement 18 ans à la mort de son mari et deux enfants en bas âge, Juan de 2 ans et Isabel de quelque mois. Elle repart pour l’Espagne, d’où elle ne bougera plus, dégoûtée par la vie dissolue des Borgia : Rome, pour elle, était devenue la ville du diable, du péché, et le tombeau de son mari. Elle éleva ses enfants dans les préceptes de la religion catholique, car elle était très pieuse. Sa fille Isabel entre au couvent des Clarisses à 15 et devient religieuse. Juan épouse Jeanne d’Aragon, fille illégitime de l’évêque de Saragosse,qui faisait partie de la famille de Ferdinand Ier.
Juana ( Jeanne d’Aragon) eut un accouchement difficile pour son premier enfant : dans ses souffrances elle promit à St François d’Assise qu’elle appellerait l’enfant François. Ils survécurent tous les deux et  l’enfant s’appela Francisco.
Il fut éduqué par un théologien de Gandia qui lui inculqua sans doute une dévotion très poussée, étonnante pour un enfant, si bien que parfois le petit, durant la messe, prenait la parole pour faire un sermon, où il répétait bien sûr les enseignements reçus par son maître, mais qui dénotaient déjà un penchant pour prêcher du haut de la chaire. Il n’était pas attiré du tout par les armes et les chevaux comme tout adolescent de sexe masculin. Lorsqu’il eut 10 ans, sa mère tomba malade : l’enfant en fut atterré, il considéra la maladie de sa mère comme une punition divine pour les pêchés commis par la famille, dont il avait entendu parler… Si bien qu’il se fouettait pour faire pénitence et continua pendant toute sa jeunesse à être hanté par les souvenirs scandaleux de ses prédécesseurs. Son cauchemar le plus récurrent étaient les flammes de l’enfer, qui l’entouraient et l’empêchaient de trouver une voie d’issue. Il ne s’apaisait, dans la journée, qu’avec la prière et la musique qui était sa matière préférée. Quatre ans après la mort de sa mère, son père Juan dut faire face à une révolte populaire d’artisans et de paysans qui se rebellaient contre l’autorité des seigneurs. Les enfants furent alors pris en charge par la grand-mère de Francisco, près de Grenade. Grâce à l’appui d’un évêque de la famille, elle réussit à placer l’adolescent  à la cour du très puissant Charles V, qui s’était déjà emparé de l’Italie du Sud.
Le jeune Francisco fut vite apprécié à la cour pour son érudition, sa gentillesse et son aspect agréable. En 1539 il fut nommé vice-roi de Catalogne, où il gouverna avec bienveillance et équité, en défendant le pays des attaques des pirates qui arrivaient de la mer et des Français qui arrivaient du Roussillon. Il épousera une demoiselle de la cour, la portugaise DE CASTRO, dont il aura 8 enfants. A la mort de son père en 1543, il devient duc de Gandia. Mais la religion aura le dessus sur la raison d’état : il est attiré de plus en plus par la  méditation, surtout après avoir rencontré Ignace de Loyola, qui avait fondé la Compagnie de Jésus (ordre des jésuites). En 1546 il prononce le vœu de chasteté et entame les études de théologie, justement dans une université confiée aux jésuites. Le cahier des «  Exercices spirituels » écrit par Ignace de Loyola, sera  édité aux frais de Francisco. Son souhait le plus vif était celui de se rendre à Rome, patrie de la Chrétienté, pour  avoir des informations plus précises sur ses ancêtres, dont la conduite continuait à le hanter et à le faire souffrir. Il se rendra donc à Rome en 1550, accueilli à la frontière italienne par son cousin Ercole d’Este, fils de Lucrèce Borgia. Giulio III, le pape de l’époque, propose à Francisco de le promouvoir cardinal, mais Francisco refuse, son ordre ne lui permet pas d’accepter des honneurs.
Sa vie spirituelle est empreinte d’austérité et de rigueur. Il se retire longtemps en prière mais il se consacre également à la Congrégation de Loyola, qui lui confie des tâches importante au Portugal et en Espagne. Là où il arrive, la foule se presse pour écouter ses sermons et déjà on murmure qu’il va sans doute être canonisé. Deux de ses frères seront impliqué dans un complot qui les portera à commettre des meurtres. Et là, les cauchemars de Francisco recommencent : le rouge du sang et le rouge des flammes de l’enfer hantent ses nuits. Mais il continue avec ferveur sa tâche de missionnaire de l’ordre des jésuites. D’autres congrégations s’ouvrent en Afrique et même dans le Nouveau-Monde.
Lorsque Rome subit une ondée meurtrière de peste, en 1566, Francisco y accourt et se consacre aux malades, Le pape lui confie l’organisation sanitaire de la ville, mais sa santé, déjà rendue précaire par l’abstinence et toutes les mortifications qu’il infligeait à son corps, empire de plus en plus. Il mourra en 1572 à Rome, épuisé par une maladie pulmonaire, probablement la tuberculose. Le processus de canonisation fut entamé par son petit fils. Un siècle plus tard, en 1671 il fut proclame Saint.
Sa dépouille, qui se trouvait à Madrid, fut carbonisée lors d’un incendie de l’église au début de la guerre civile d’Espagne, en 1931.
Ainsi se réalisait le rêve récurrent de Francisco : les flammes devaient purifier la honte  d’appartenir à l’infâme famille BORGIA.

Je termine cette sulfureuse période des Borgia, en espérant vous avoir laissé quelques idées sur ce qui a été l’Italie pendant le demi-siècle de leur hégémonie. Et en vous rappelant que cette époque, si elle a été   ignoble du côté de l’église et des intrigues politiques , a tout de même rayonné dans le monde entier  par les prodiges d’art de sa RENAISSANCE.